David Stevenson nous confirme qu'à l'époque des Statuts de William Schaw, il était interdit au cowan écossais d'utiliser du mortier à chaux (lime mortar) (41). Cela ne signifie pas pour autant qu'il ne connaissait pas cette ancienne technique puisque les maçons écossais l'ont souvent employée depuis son introduction par les Romains, particulièrement dans la construction de murs et de structures monastiques, comme l'Abbaye d'Arbroath (XIIe siècle) et la tour d'Abernethy (XIe siècle). En outre, durant le Ve siècle, saint Patrick avait enseigné aux Celtes d'Irlande la technique du mortier à chaux (42) que l'on fabriquait en chauffant la castine dans des fours à très haute température. Alors, pourquoi fut-il soudainement interdit aux cowans d'utiliser une ancienne technique alors que Vitruvius (premier siècle av. JC) avait déjà révélé tous les secrets de la calce (chaux) dans son ouvrage De Architectura, devenu le livre de référence durant la Renaissance ? Une telle politique d'exclusion ne peut s'expliquer que dans un contexte de réorganisation du travail et de spécialisation du savoir, qui reflétait non seulement les préoccupations d'une nouvelle bourgeoisie protestante, mais aussi l'intolérance grandissante à l'égard de tout ce qui était considéré comme archaïque ou un vestige de Catholicisme. Ce fut, pour ainsi dire, le siècle de redéfinition de l'identité écossaise selon deux pôles opposés : au Nord, la tradition orale et bardique, ou l'art de la mémoire, versus la Lettre, devenue gage de progrès, de pouvoir et de pensée moderne dans le Sud.
Dans l'ancienne tradition irlandaise, conformément à la Fenechas (« Loi des hommes libres »), l'artisan le plus apte à diriger une équipe multidisciplinaire sur un chantier était un ollave, l'équivalent d'un architecte aujourd'hui. Celui-ci était considéré comme un « sage » (saor), un habile polytechnicien qui connaissait, ou perçait, les secrets de tous les métiers. Or, le polytechnicien par excellence était souvent un goban saor (saer et saoir en gallois, sair en cornish, de seàrr, faucille, scie, couper, en vieil irlandais).
« La profession de constructeur comprenait deux branches principales : le métier de la pierre et celui du bois. Un constructeur ollave [maître, professeur] était sensé maîtriser les deux et, en plus de cela, il devait connaître les nombreux autres métiers secondaires de manière à pouvoir les surveiller tous, conformément à la Loi ; en d'autres mots, il devait être un artisan complet pour être en mesure de juger si le travail effectué par les divers artisans était adéquat, pour l'approuver ou le refuser, selon la qualité du travail ; cela ressemble bien à ce que l'on attend de l'architecte et des bâtisseurs de notre ère. L'ollave le plus éminent d'un district était choisi pour servir directement le roi qui le payait fort bien [...] Il lui était aussi permis de travailler pour les gens ordinaires et comme son nom était bien connu, il gagnait généralement beaucoup d'argent. De loin, le plus célèbre des anciens architectes d'Irlande était le gobban saer durant le VIIe siècle. » (43)
Selon Henry O'Brien et Marcus Keane (44), le titre de saor (prononcé seer) en vint à signifier à la fois franc (libre), maçon et fils de Dieu, soit « sage franc maçon ». Pour O'Brien, saor, qu'il dit synonyme de lug (lumière), fut le tout premier nom donné à un corps de francs maçons :
« Le premier nom donné à ce corps de métier était saer [saor], lequel a trois significations : premièrement, franc [libre] ; deuxièmement, maçon ; et troisièmement, fils de Dieu. Aucune langue n'a jamais réuni ces trois emprunts [en un mot], sauf la langue originale, c'est-à-dire l'irlandais. Les Hébreux n'expriment qu'une seule idée par le mot aliben [fils de Dieu] alors que les Anglais ont combiné les deux autres. » (45)
Durant le premier millénaire de l'ère chrétienne, le titre de goban saor, tout comme celui de mac n t' saor (« fils de l'artificier ») était porté généralement par des abbés irlandais qui, tels des ollaves, maîtrisaient plusieurs métiers, en particulier le travail des métaux. Selon le Livre de Leinster (compilé vers 1160), les « trois Maîtres Artificiers d'Irlande » furent des moines métallurgistes : saint Conleth (d. 519), orfèvre et premier évêque de Kildare ; saint Tassach d'Elphin (d. 490), forgeron et disciple de saint Patrick ; et saint Daigh ou Dega d'Inniskeen (d. 586), scribe, enlumineur et bronzier de saint Ciarán (d. 548), le fondateur du collège monastique de Clonmacnoise. Et cela, sans compter la dizaine de saints et moines irlandais surnommés « Goban Saer » (ou Saor).
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Clonmacnoise était reconnu au XIIe siècle comme le plus grand collège d'architecture, de scuplture, de maçonnerie de la pierre et de métallurgie d'Irlande, attirant des disciples des quatre coins de l'Europe, incluant Alcuin de York (46). Ce grand collège avait été fondé par un moine dont le nom Ciarán (noir) faisait probablement référence à la tradition polytechnicienne du saor puisqu'il portait le titre distinctif de mac n't saoir. Les Latins ont d'abord traduit ce titre par « fils de l'artificier » (filii artificis), puis par « fils de charpentier », sans doute parce que charron (saor) se disait carpentarius. À lui seul, l'épithète saor était la marque du sage érudit, issu d'une noble et religieuse famille, ce qu'étaient Cirián et son père Beoit.
Le titre et la profession de saor étaient héréditaires, transmis de père en fils, en vertu de la Fenechas et ce, tant pour le forgeron que le maçon-charpentier. Dans le cas de Ciarán, les chroniques irlandaises précisent que son père était un « artificier qui fabriquait des chars » (artifex curruum erat) (47), ce qui signifie qu'il savait travailler le bois et les métaux. Dans la Vita de saint Colum Cille (Columba d'Iona), il est écrit que Ciarán utilisait la hache, l'herminette et la tarière, trois outils du maçon-charpentier, pour le travail de la pierre et du bois. Nous pourrions donc traduire le titre de mac n t'saoir soit par « fils du charron » (sens premier de carpentarius) ou « fils du polytechnicien », et non simplement « fils du charpentier ». Or, dans la tradition de Clonmacnoise, les grandes tours d'Irlande et d'Écosse de même que les monastères et les nombreuses structures de pierre, incluant l'oratoire de Gallarus dans le comté de Kerry (Ciarraí, « tribu noire ») ont été construites par un habile polytechnicien portant le titre de goban saor, qui maîtrisait jusqu'à 16 métiers différents :
« Le goban passait pour connaître tous les métiers (tradition de Clonmacnoise) [sic]. Il était faber ærarius et dans Cork jadis, il fabriqua un cheval d'airain qui était la plus merveilleuse chose du monde . . . Le sens de l'épithète ioldánach [« Maître des sciences »] est exprimé par O'Reilly : 'a Jack of all trades', c'est-à-dire un 'maître Jacques' bon à tout faire. Telles sont les principales traditions existantes relatives au goban saor. » (48)
Cent ans plus tôt, Edward Lhuyd avait employé exactement la même expression pour décrire l'ancien tinker d'Irlande : un « Jack of all trades » (49). Or, cette description du goban polytechnicien n'est pas sans évoquer le mythe biblique de Tubalcain, le « forgeur de tous les outils d'airain et de fer » (Génèse 4 : 22) , ou celui d'Hiram Abif, personnage clé en Franc-maçonnerie moderne, que la Bible décrit dans les termes suivants (2 Livre des Chroniques, 2, 12-13) : « Il sait travailler l'or, l'argent, le bronze, le fer, la pierre, le bois et apprêter les étoffes teintes en rouge, en violet ou en cramoisi ; il connaît aussi l'art de la gravure. ». Cependant, le titre de goban saor que s'étaient approprié les abbés irlandais trahissait une origine païenne, sans aucun lien biblique et difficilement traduisible en latin. Il fut donc remplacé graduellement par le titre de « fils du charpentier », en référence à Jésus.
Dans son article The Round Tower of Abernethy with drawings, l'architecte Richard Rolt Brash, membre de la Society of Antiquaries of Scotland, souligne l'existence d'une tradition orale conservée, dans le moindre détail, tant chez les paysans écossais que chez leurs cousins irlandais, ce qui, dit-il, ne peut que postuler un fondement historique : il est dit que toutes les grandes tours d'Irlande, de même que celles d'Abernethy et de Brechin en Écosse, furent construites « en une nuit par de bonnes gens », mais plus précisément par un goban saor. Brash semble douter de l'existence même de ce « personnage bizarre » :
« Selon la tradition, plusieurs de nos tours ont été érigées par un personnage bizarre appelé Gobhan-saor ou Gobhan l'artificier [sic]. Tous les paysans irlandais disent qu'il a aussi construit des abbayes, des châteaux, etc. Le professeur [George] Petrie a tenté de démontrer son existence et d'identifier la période où il aurait vécu. Mais les éléments de preuve qu'il a apportés sont hypothétiques et insatisfaisants ; et le fait que plusieurs personnages historiques ont porté le nom Gobhan n'aide pas à savoir qui était cet artificier légendaire ni à quelle époque il a vécu. » (50)
Brash et Petrie n'ont trouvé aucune preuve confirmant la présence d'un seul goban saor en Irlande, mais peut-être auraient-ils pensé autrement s'ils avaient pu voir, en Écosse, la pierre symbolique d'Abernethy (début VIIe siècle) et celle de Dufallandy (VIIIe s.), appelée Clach an t-Sagart (« pierre du prêtre »), découvertes respectivement en 1901 et 1856 : en plus de plusieurs symboles chrétiens, on y reconnaît les outils du goban, soit le marteau, l'enclume et des pinces (Dunfallandy) ou une fourchette, gobhal ou gobhlan (Abernethy). Ces deux pierres auraient honoré la mémoire d'un saint homme de la région, probalement un goban saor culdéen. Cela serait parfaitement logique puisque la tradition du « goban qui passait pour connaître tous les métiers » provenait du même collège de Clonmacnoise que les Culdéens qui fondèrent les monastères d'Abernethy et de Brechin.
Le « bon franc maçon »
En Irlande, jusqu'en 1940 environ, le « bon franc maçon » était un artisan itinérant et clandestin, surnommé goban saer (prononcé gowan seer) qui travaillait autant la pierre que le bois, et même les métaux. Il prétendait être le gardien d'une ancienne tradition opérative qui aurait été transmise oralement de père en fils, depuis le IIIe siècle. Ce sont ses ancêtres qui auraient construit les grandes tours rondes d'Écosse et d'Irlande ainsi que de nombreux châteaux et monastères dans plusieurs pays du continent européen.
Véritable libertus, autonome et sans attaches, n'obéissant qu'à la loi naturelle, le « bon franc maçon goban saer » était respecté par les paysans irlandais qui ne lui refusaient jamais l'hospitalité. Avec ses collègues itinérants, le barde et le tinker, issus de la même tradition, il partageait un langage secret dont l'éminent philologue Kuno Meyer a pu établir l'extraordinaire antiquité : le barlagair na saor (aussi béarla lagair na saer), ce qui signifie « verlan du franc maçon » (51). Encore parlé entre maçons irlandais durant la première moitié du XXe siècle dans les provinces de Munster et d'Ulster, cet étrange jargon était composé de mots de shelta, le cryptolecte des tinkers d'Irlande et des Highlands, et de certains mots gaéliques inversés, mais surtout de nombreux mots irlandais très anciens, devenus obsolètes depuis des siècles(52). Selon la tradition orale, largement répandue chez les paysans irlandais, ce langage secret fut inventé par un goban saor « barde-maçon » qui était devenu plus célèbre que son propre père, un illustre architecte-maçon qui savait aussi fondre et travailler l'or.
En Écosse, un langage très similaire, le beurla reagaird est encore parlé de nos jours par les derniers ceardannan des Highlands. Confrontés à l'industrialisation, ces tinkers noirs furent forcés, dans les années 1950, d'abandonner graduellement le nomadisme et leur métier de ferblantier itinérant. Selon Ross Noble, curateur (1976-2003) du Musée du folklore des Highlands à Kingussie, entre Perth et Inverness, « à l'origine, leur fonction consistait à voyager d'un clan de guerriers à un autre et à fabriquer et réparer les armes ; ils étaient les armuriers des princes guerriers. »(53) Il serait donc logique de penser que les anciens ceardannan dont parle Noble furent aussi les fabricants de ces chars à faux de bronze, appelés « cowain ».
Le béarla lagair permettait aux maçons irlandais d'échanger les secrets du métier entre eux et de les transmettre aux apprentis, toujours de père en fils, selon l'ancienne tradition du mac n t' soir. L'un de ces secrets, aujourd'hui perdu, résidait dans la fabrication d'un mortier particulier qu'avaient utilisé leurs ancêtres : ils faisaient un premier mélange qu'ils laissaient reposer dans une fosse d'argile durant une année entière, puis, juste avant de l'utiliser, ils y ajoutaient du sang animal frais. Cet ingrédient conférait au mortier à chaux une résistance exceptionnelle et une grande plasticité (54). Mythe ou réalité ? La remarquable solidité de ce curieux mélange est évoquée dans plusieurs contes arthuriens (55), mais il n'a rien d'une légende : cette technique traditionnelle fut longtemps employée par les artisans irlandais non seulement dans la maçonnerie de murs et de maisons, mais aussi dans la construction de plusieurs grandes structures, comme le château John's Court (Shan-a-Court) dans la province de Leinster et aussi, croit-on, la tour ronde d'Abernethy. Les tinkers d'Écosse avaient, eux aussi, conservé certains vieux secrets de métier, comme l'utilisation d'une mystérieuse poudre sablonneuse pour affûter des lames, que leurs ancêtres, armuriers et métallurgistes, auraient développée et utilisée dans la finition des épées de bronze. Cela aurait-il été le secret des faux de bronze du cowain ? Cela est bien possible, sachant que les Celtes insulaires avaient développé la science des métaux mieux que quiconque, incluant les Romains :
« Durant la préhistoire et les premiers siècles de l'ère chrétienne, les métallurgistes d'Irlande étaient d'un ordre supérieur et d'un niveau plus avancé que probablement n'importe qui en Europe à la même période. Les objets exposés au Musée des arts et des sciences de Dublin – en or, en argent et en bronze – le démontrent bien. » (56)
Bien qu'ils n'aient jamais eu aucun lien avec la Franc-maçonnerie moderne, ces « bons francs maçons » irlandais, issus d'une tradition bien plus ancienne, avaient pourtant trois degrés d'instruction, chacun donnant droit à une augmentation de salaire : le nouvel apprenti devait d'abord obtenir d'un maître maçon un « premier papier », puis un deuxième, et finalement un troisième, appelé « indenture », c'est-à-dire un contrat ou covin qui liait le jeune maçon à « l'ordre » et l'obligeait à compléter sa formation auprès d'un maître durant un certain temps. Aucun apprenti n'avait droit à son « troisième papier » tant et aussi longtemps qu'il ne maîtrisait pas parfaitement le béarla lagair na saor et il lui était formellement interdit de l'enseigner à toute personne qui n'était pas membre de l'ordre.
Le franc maçon goban saor n'était pas le seul en Irlande à parler un cryptolecte formé d'anciens mots irlandais. Le tailleur itinérant parlait le béarlagair na dTáilliúirí ; le barde et poète, le béarla na bhfilí ; et le tinker, le shelta thari, la « langue du ceard » (forgeron) (57), qui reprend de nombreux mots du béarla lagair des maçons, ce qui suggère une étroite parenté et même, selon le philologue Charles Godfrey Leland, une commune origine, antérieure au Christianisme. Selon ce dernier, le tinker était le descendant d'une très ancienne guilde de forgerons, et leur langue secrète, celle des anciens bardes et prêtres d'Irlande.
