« Les mots sont corrompus non pas en étant allongés mais abrégés. Les incultes et les imprudents sont toujours portés à couper une syllabe, pas à en ajouter une. » (1)
Albert G. MackeyLa plupart des hypothèses présentées jusqu'ici n'ont abordé la question du mot cowan que dans une perspective historique limitée à une prétendue période de transition durant le XVIIe siècle, avant la naissance de la Franc-maçonnerie moderne. Mais comment expliquer que les chercheurs n'ont pas souligné que les mots cowan et kirwan furent longtemps interchangeables pour désigner le maçon de la pierre sèche en Écosse ? (2) Que le mot cowain remonte au moins au premier siècle de l'ère chrétienne et qu'il était utilisé couramment non seulement chez les Celtes de Calédonie (Écosse), mais aussi chez leurs cousins belges et gaulois ?
Plusieurs auteurs tentèrent diverses explications, par exemple en liant cowan au mot grec kuon (chien) ou à cohanim (prêtre en hébreu). Ce fut le cas de George Oliver (1782-1867), franc-maçon et historien, qui croyait que le mot d'origine était cohen, mot hébreu signifiant « dévoué, serviteur » (de Dieu) et désignant le prêtre :
« Dans le récit [biblique] de Jephté, un Éphraïmite était appelé un cowan. En Égypte, cohen était le titre d'un prêtre ou d'un prince, une marque d'honneur. Bryant, en parlant des harpies [oiseaux], dit qu'ils étaient des prêtres du soleil ; et comme cohen était à la fois le nom d'un chien et d'un prêtre, Appolonius les appelait les 'chiens de Jove' [Jupiter]. Saint Jean met en garde les frères chrétiens que ceux qui ne sont pas [en le Christ] sont des 'chiens' (kuves), des cowans ou des indiscrets; et saint Paul exhorte les Chrétiens à se méfier des chiens parce que ce sont de 'mauvais ouvriers'. Or, kuon, un chien ou un mauvais ouvrier, est le cowan maçonnique. Ces prêtres ou chiens métaphoriques étaient aussi appelés cercyonians [de kerkuon] ou cer-cowans parce qu'ils se comportaient de manière anarchique [sans loi] envers les étrangers. » (3)
Nulle part dans la Bible est-il dit que les Éphraïmites étaient appelés des cowans ou des kuon. Cependant, dans le second Livre des Chroniques, ils sont décrits comme des impurs, des irreligieux et des idolâtres (30:18 et 34:6), qui se sont rebellés contre Dieu et s'opposaient à la réforme religieuse de Josias, roi de Juda (interdiction des arts divinatoires et des cultes païens, étrangers et idôlatriques). Il est fort probable qu'Oliver fonda son argument sur l'emploi de ce mot dans le Circular Throughout the two Hemispheres, (4) publié en 1802 par le Grand et Suprême Conseil des Très Puissants Souverains et Grands Inspecteurs Généraux qui s'étaient réunis à Charleston (USA) :
« On lit, dans le Livre des Juges, que la transposition d'un simple point sur le schîn, par suite d'un défaut de prononciation inhérent à la nation éphraïmite, a trahi les Cowans et a abouti au massacre de quarante-deux mille d'entre eux. »
De toute évidence, l'emploi du mot cowan dans ce texte était strictement symbolique et synonyme de profane, c'est-à-dire celui qui n'avait pas reçu le mot de passe, comme ce fut le cas dans l'histoire des Éphraïmites. On peut tout de même comprendre comment George Oliver ait pu en arriver à cette conclusion : au fil des siècles, bon nombre de Juifs ont adapté leur patronyme à diverses langues européennes. Ainsi, en Irlande et en Angleterre, Cohen devint Cohan. On a observé le phénomène inverse en Écosse, certaines familles Cowan ayant anglicisé leur nom pour Cohen, Cuan ou Coen. Mais dans tous les cas, cela ne signifie pas qu'ils étaient Juifs ou titulaires d'une fonction sacerdotale. (5)
L'effroyable cowain
Lorsque le général romain Julius Agricola tenta d'annexer la Calédonie à la province impériale de Britannia en l'an 82, il fut accueilli dans le Dumbartonshire par des « barbares » (Attacoti) dont le territoire s'étendait de Lochfine, à l'Ouest, jusqu'à Loch Lomond, à l'Est (6). Ces guerriers celtes conduisaient des currum falcati (chars à faux) d'une effroyable efficacité grâce aux faux de bronze fixées au moyeu de chaque roue. Selon Tacitus et d'autres chroniqueurs latins de l'époque (7), les Celtes auraient appelé ce type de char cowain (aussi kowain), un mot d'origine purement celtique que les Romains ont traduit par covinus. Or, dans son magistral Britannia (éd. 1607), William Camden, qui maîtrisait le latin mais pas les idiomes celtiques, rappela que si le mot covinus était tombé dans la désuétude, la forme « primitive cowain demeurait toujours en usage chez les Britons, lesquels ont « donné à ce mot le sens de conduire (un char) ou transporter quelque chose ». (8)
L'emploi, chez les anciens Celtes, du mot cowain, devenu covinus en latin, fut confirmé par la suite dans plusieurs autres ouvrages de référence (9), incluant Ethnogénie Gauloise de Roget de Belloquet (1872) :
« Covinus, char armé de faux des Bretons (Méla III,6); des Belges (Lucain, I, 426); simple char armé de faux des Bretons (m, 6); — des Belges (Lucain, i, 126). — Kymrique koff, tronc creux ; kywain et kowain, charroyer, particulièrement les récoltes céréales, dit Gibson; Gwain [gallois], transport, voiture. — Ar. kôv, ce qui fait ventre [et breton kob, coupe, ou kov, ventre, édition de 1873]; et dans un autre ordre d'idées, Gwanus, ce qui affaiblit, qui afflige. — Irlandais kobhan (gén. kobhain); E. id. coffre, caisson. Notre vieux français avait coffin, un panier rond. L'irlandais nous donnerait encore kaomh, courant ensemble ; et Kobh, victoire. Nous avons dit que Mh et Bh se prononcent V. – Covinarius (Tacitus, Agricola 35), le conducteur de ces chars. »
Plusieurs de ces variantes rejoignent certaines significations attribuées aux mots cumhang et cobhan par les celtologues Alexander MacBain et Malcolm MacFarlane qui les traduisent par coffre, creux et panier, entre autres. MacBain précise que la notion de coffre ou panier (cobhan, en irlandais ancien) provient de la cabine du char, qui était fabriquée en paille. On doit aussi noter les variantes kov (ventre) et gwain (voiture, wagon). Mais comme le soulignait le linguiste Henri d'Arbois de Jubainville (10), les Anglais, à défaut de connaître les langues celtiques, ont tôt fait de donner au mot kowain le sens de cow (de co, vache, cowen au pluriel) + wain (chariot), c'est-à-dire une charrette à vaches. Cependant, le verbe anglo-saxon to cow signifiait effrayer, intimider (11), ce qui décrit bien le caractère effrayant des faux de bronze du cowain.
Nous savons que les termes latins covinus (char) et covinarius (conducteur) furent calqués sur le mot celtique cowain. Mais comment s'appelait le carpentarius (fabricant de chars) chez les anciens Celtes ? En gaélique, selon Charles Valency (12), il était un cul-mhair, ce qui est proche du gaélique écossais cumhan (étroit) et phonétiquement similaire à cowan puisque « mh » se prononçait [v]. En irlandais, nous dit Neil MacAlpine, il était un saor-cuidhlean ; mais en Écosse, selon James Grantp (13) et Alexander MacBain, il était simplement un saor, de saoi (sagesse, savoir), ce qui a donné saothair (« qui perce, pénètre ») (14) et sath-fer (« libre de toute peur »). En d'autres mots, le saor d'Écosse était un artisan libre de toute peur, bon et brave, qui savait percer et pénétrer toute chose, mais aussi un homme capable de faire des choses effrayantes, comme ces chars de guerre à faux de bronze. Nous pourrions donc penser que le terme cowan, par une analogie hasardée, fut éventuellement associé par les Anglo-saxons à une personne effrayante ou capable de fabriquer des choses effrayantes et inacceptables, c'est-à-dire des faussetés et des combines visant à tromper.
Qu'en est-il du mot kirwan ? En Écosse, ce terme qui désignait le maçon de la pierre sèche se prononçait cowan. Cependant, le lien n'est pas uniquement phonétique : kirwan et les variantes gaéliques kyrewain, kyrwan et kirvan sont très proches de kywain et kowain (charroyer, char), et toutes sont dérivées de ciar, ciarán signifiant noir, une couleur qui n'est pas sans importance car elle était jadis associée directement au goban, de gov diu et gobha du, signifiant « artificier [du métal] noir » (fer), c'est-à-dire le forgeron d'Irlande qui, selon les chroniques de Lecan et de Ballymote, était issu de « la formidable race noire ». Mais quel lien pourrait-il y avoir eu, si jamais, entre les mots cowan et goban ? Le premier aurait-il pu être une variante régionale du second ? Cela semble avoir été le cas.
Le nom de métier
En Écosse, un patronyme révèle souvent l'origine géographique ou l'appartenance du clan, ou encore le métier d'un ancêtre. Du XVe au XVIIe siècle, particulièrement après la Réforme (1560), un nom à forte consonance gaélique pouvait être perçu comme un signe de paysannerie, de résistance catholique, de conspiration ou de non-conformisme religieux. Dans certains cas, un nom évoquant un ancien métier était même associé à une pratique douteuse, incluant la nécromancie. Ainsi, par exemple, le 10 juillet 1612, plusieurs membres du clan MacGregor reçurent l'autorisation du Conseil privé d'Écosse de changer leur nom pour Sinclair (15). Ou encore, les familles MacNocaird, Caird et Ceard (du gaélique Mac na Cearda, « fils du bronzier, du forgeron») qui, eux aussi, devinrent des Sinclair car leur patronyme d'origine était souvent confondu avec tinker (aussi tinkler) ; ce terme, devenu péjoratif, désignait alors tous les vagabons, incluant les ferblantiers et chaudronniers itinérants, sans distinction d'origine, depuis l'arrivée des Roms vers 1500, ces nomades d'Europe de l'Est qui se disaient Égyptiens (d'où « Gypsies ») et qui, en Écosse, firent l'objet d'une série d'ordonnances jusqu'en 1603, année où ils furent forcés de quitter le pays sous menace d'être exécutés. Mais, comme le rapporte l'ethnologue David Macritchie (16), le nom de métier tinker est attesté en Écosse en 1252 ; il était la forme anglicisée de tin-ceard, « artisan du feu » (de teine, feu + ceard, artisan), c'est-à-dire forgeron ou métallurgiste. Descendants des anciens Gaëls d'Irlande, ces artisans itinérants seraient arrivés en Écosse avant le XIIe siècle. Les premiers tinkers apparaissent sous ce nom à Perth dès le XIIIe siècle, puis à Lochmaben, au Sud, durant le siècle suivant. Dans les Orcades, l'Argyll, les Lothians et surtout dans le Nord-Ouest des Highlands, ils portent encore le nom de ceardannan (« tinker noir »), mais on les surnomme aussi « Summer Walkers » (marcheurs de l'été). Ainsi, comme on peut le constater, ces métallurgistes des Highlands et des Orcades dont la langue maternelle était le gàidhlig (gaélique écossais) se sont anglicisés au fur et à mesure qu'ils se disséminaient jusqu'aux frontières anglaises.
Les « tinkers noirs » des Highlands et des Orcades parlaient aussi une ancienne langue secrète d'origine irlandaise, le shelta (de l'irlandais siúlta, « qui marche ») et pratiquaient l'art noir qu'ils appelaient métaphoriquement « l'art d'ouvrir une serrure », en référence aux secrets du métier et du shelta dont ils étaient les seuls à détenir la clé. On peut imaginer que la couleur noire faisait référence à leur nom de métier, mais il est tout aussi probable qu'elle était descriptive de leur apparence physique : d'après l'ethnologue David Macritchie, membre de la Society of Antiquaries of Scotland, leurs ancêtres irlandais étaient de race noire et Sir Walter Scott remarque que bien des Highlanders pouvaient facilement être confondus avec des Gypsies en raison de leur teint et leurs cheveux noirs (17). Mais dans les années 1590 (18), « l'art d'ouvrir une serrure » devint synonyme de technique de cambriolage et ce, avec la même naïveté populaire que le « Mason Word » (mot de maçon) fut associé, dès 1638, au « don de seconde vue », traibhse en gaélique - une faculté surnaturelle, nous dit David Stevenson, typique des Orcades et des Highlands (19), mais plus précisément le don naturel du « seer » (saer) - alors qu'il s'agissait en réalité de la « Parole » (de Dieu), c'est-à-dire la Bible, et de la faculté de se reconnaître par des signes discrets. (20)
À l'époque qui nous intéresse, soit entre 1598 et 1700, l'Écosse était divisée en deux territoires qui se distinguaient nettement non seulement par la langue, mais aussi la religion : les Lowlands du Sud où les Écossais, qui adhéraient au Protestantisme, parlaient surtout le scots, ou inglis (appelé doric à Edimbourg), une langue germanique de l'Ouest, formée à partir du vieux northumbrien anglais ; et les Highlands où les habitants qui ne parlaient que le gàidhlig tenaient à demeurer catholiques, refusant de se soumettre aux coutumes anglaises et au presbytérianisme officiel. Au XVIIe et XVIIIe siècle, le scots était la langue courante de la classe dirigeante protestante, particulièrement à Edimbourg, alors que le gàidhlig était considéré comme le dialecte des paysans réactionnaires et ignorants, c'est-à-dire catholiques. On peut donc comprendre que les protestants du Sud en soient venus à qualifier tout catholique de cumhang (prononcé cowan), terme en gaélique écossais signifiant « étroit », mais employé de façon péjorative pour désigner l' « insulaire illibéral » qui parlait encore ce que les Anglais appelaient l'erse (« irlandais »), c'est-à-dire le gàidhlig.
Le fait que le terme cowan, associé au métier de maçon, apparaît en 1598, dans les premiers Statuts de Schaw, suggère qu'il était, tout comme le terme tinker, bien connu et couramment employé dans cette graphie depuis un certain temps. Il est à peu certain qu'il est, lui aussi, la forme anglicisée (21), peut-être même abrégée, d'un ancien mot gaélique ou norrois, ayant pris un sens particulier en Écosse. Étant donné que le nom propre Cowan n'apparaît dans cette graphie que durant la première moitié du XVIIe siècle, il est probable qu'il partage la même origine que le nom commun. En fait, Cowan est l'une des nombreuses variantes anglicisées du nom gaélique Colquhoun (prononcé co-whoon), attesté dans cette graphie au XIIe siècle. Ce nom désignait à la fois une île du Loch (lac) Lomond, près de Glasgow, dans le Dumbartonshire, et les gens qui y vivaient, les premiers colquhoun, qui étaient originaires des Highlands. Aujourd'hui, leurs descendants sont établis principalement à Rossdhu et Luss, sur les rives du Loc Lomond. Alors, que signifiait colquhoun ?
John O'Hart (22) affirme que le patronyme Colquhoun est la forme anglicisée, comme Calahan et Calhoun, de l'irlandais Ceallachain (Ceallaghan) et aurait donné Cowan, Kowen, Coen et Cuan, entre autres. Il aurait été le prénom d'un ancien roi de Munster, Ocoll'olum ou son descendant O'Ceallachain, décédés respectivement en 150 et 952. Bien que crédible, cette théorie nous paraît insatisfaisante du seul fait que le gaélique écossais comporte un bon nombre de particularités lexicales et d'emprunts linguistiques, surtout norrois et anglais, ce qui lui valut, dès le XVe siècle, le statut de langue distincte à part entière, le gàidhlig (23). D'autre part, il faut tenir compte de l'influence du scots que parlaient les Écossais des Lowlands et de la région limitrophe de Northumbrie, en Angleterre, avant l'invasion normande de 1066. Comme l'explique le sociolinguiste Jacques Leclerc, le scots est un dialecte anglo-saxon qui fut, lui aussi, influencé par le vieux-norrois, apporté par les Danois au IXe siècle. (24)
D'après l'historien William Anderson (25), l'île de Colquhoun fut nommée ainsi par les Normands qui accompagnaient le futur roi David alors qu'il gouvernait la partie sud de l'Écosse, donc avant son couronnement en 1124. Ce mot, soutient Anderson, est, « dérivé du français col, signifiant colline, ou plutôt un col élevé entre deux montagnes, et du mot quhon, quoin ou quhoin, un coin angulaire, ce qui décrirait correctement la nature de la propriété, une terre élevée en forme de coin qui s'étend entre les deux montagnes, à l'angle où le Loch rencontre la rivière Clyde. »
L'interprétation d'Anderson n'est pas contraire à celle donnée par d'autres philologues et historiens, incluant Henry Harrison (26), qui croient à une adaptation locale du gaélique coill cumhan, « bois étroit, retiré », ou cuil cumhann, « coin étroit, retiré » (27). Il faut aussi préciser que caol et coill, en gaélique écossais, et cul en cornique, sont dérivés du même mot cóil en vieil irlandais, et avaient tous le sens de « étroit ». En outre, les anciens mots coin (joint de pierre), si proche de qhoin (coin angulaire) et cuir (bâtir, empiler), étaient utilisés par le « goban saor » (prononcé seer) d'Irlande en référence au travail de la pierre. (28) Cependant, s'il est vrai que colquhoun est d'origine normande, il est plus probable qu'il s'agisse d'un mot de vieux norrois, ou plutôt de vieux nordique de l'Est, langue parlée entre 800 et 1050 environ, en Suède, au Danemark, en Normandie, en Angleterre et dans certaines parties de l'Écosse. En tel cas, le préfixe col signifierait « noir », en référence à du bois noir ou noirci (charbon), ou une pierre noire, voire un minerai noir (fer), comme c'est le cas de plusieurs anciens toponymes en Normandie (par exemple Colletot, Colleville et Colbosc) dont la racine noroise coli signifie « celui qui est noir comme du charbon ». Cela expliquerait non seulement l'origine des mots scot-gaéliques colle, « noir-charbon », et col « bois brûlé » (tout comme collier, charbonnier, en scots et en anglais), mais aussi le sens variable donné à coill en Écosse, qui pouvait signifier autant « bois » et « coin » que « chien », en parlant d'une race noire, comme le collie écossais, un chien de berger à poils noirs. Il se peut aussi qu'on employait l'expression « chien noir » pour désigner des gens « noirs comme du charbon ».
Le gàidhlig et le scots ayant emprunté au norrois et à l'anglais, on peut comprendre certains glissements, comme còlan (« compagnon ») et céile, (« compagnon d'armes »), des mots qu'on employait souvent en Écosse dans un double sens métaphorique. La couleur noire, en particulier, revient sans cesse sous diverses formes à travers l'histoire, tels des marqueurs de mémoire - comme Rossdhu, « promontoire noir », Clachan Dubh, « pierre noire » (ancien nom de Luss) et, bien sûr, l'art noir des tinkers d'Écosse dont l'origine remonte peut-être à Kerry, ou Ciarraí, la « tribu noire » d'Irlande.
Que la racine de Colquhoun soit norroise (coill) ou irlandaise (cuil, cul), on constate que les deux partagent un sens commun : si coill renvoie à du bois noir ou du chabron, les racines cal, cul et ceil, en gaélique écossais, faisaient référence à une chose qui protège ou tourne mais aussi qui brûle (feu), comme dans cuil-hil, roue qui tourne et cul-mhaire, charron ; cuilteach, clocher ou maison du feu; ceill, tour ronde, tour de feu ; céile-de et culdee, gardien du feu ; cal, chaux (comme dans Calchou et Calchvynyd, anciens noms de Kelso) ; et calcam, brûler de la pierre pour faire de la chaux ; cil et kil (comme dans Kilwinning), « lieu de culte où brûle le feu sacré ». (29) On pourrait donc penser que Colquhoun désignait à l'origine un coin sacré et retiré, gardé par des « chiens noirs » métaphoriques, peut-être des charbonniers ou des prêtres-forgerons travaillant les métaux « noirs » ou pratiquant « l'art noir ».
Tout cela peut sembler aussi farfelu que la théorie de George Oliver qui associait le mot cowan à des « chiens métaphoriques » gardant le temple de Cercyon. Mais selon l'historien Patrick Tytler, Colquhoun ne serait que l'abréviation de Culquhanorum, « gardiens des chiens », supposément du gaélique gille (serviteur) + con (chien), ou cuilean (chiot). Tytler se base sur une ordonnance de juillet 1329, rédigée en latin, par laquelle le roi Robert de Bruce autorisa la construction d'une « certaine habitation à l'usage des Culquhanorum » de la région de Luss. (30) Quatorze ans plus tôt, le 18 mars 1315, le même roi avait conféré le privilège de gyrth (« ceinture ») à tout le territoire, dans un rayon de trois milles, entourant la chapelle de Luss derrière laquelle était inhumé le corps de Kessog, le « saint guerrier » du VIe siècle que Bruce tenait responsable de sa victoire à la bataille de Bannockburn (juin 1314) (31). Cette ceinture de protection faisait de Luss un sanctuaire pour des personnes pourchassées ou accusées de crimes divers. (32) Il serait donc possible que ces culquhanorum, les ancêtres des Cowan, étaient soit des réfugiés, soit des « gardiens de chiens », réels ou métaphoriques, ayant obtenu le privilège de s'établir dans le sanctuaire de Luss. Chose sûre, l'armorial de la famille Colquhoun de Luss comporte deux lévriers de type irlandais supportant un bouclier à croix engrêlée de sable en sautoir. Le lévrier était alors reconnu non seulement comme un excellent chasseur, mais aussi comme un gardien spirituel et un guerrier féroce, combattant aux côtés de son maître, à l'image du légendaire Cu Culain, le lévrier du héros forgeron du folklore irlandais et écossais.
En Irlande, les plus célèbres éleveurs et gardiens de léviers furent longtemps des tinkers. (33) Or, il semble que la même occupation était répandue chez leurs cousins d'Écosse : le 20 janvier 1450, le Parlement écossais passa un édit pour contrôler une bande d'itinérants que l'on qualifiait de « masterful beggars with horses, hounds or other goods » (maîtres mendiants avec des chevaux, lévriers ou autres marchandises). (34) Deux ans plus tard, Jacques II d'Écosse octroya la baronnie de Bombie, dans le Galloway, à William MacLellan qui avait réussi à tuer et décapiter le chef d'une « compagnie de Sarrasins ou de gipsies d'Irlande », un certain Blackimore, ou Black Morrow, décrit comme un bandit irlandais qui vivait dans la forêt voisine. (35) Les Roms n'étant arrivés en Écosse que vers 1500, il ne pouvait s'agir que de « black tinkers » des Highlands. Les premiers cowans, ces « gardiens de chiens » qui bâtirent une maison dans le sanctuaire de Luss, auraient-ils été de la même tradition ?
Hugh Lorimer (36), membre de la Society of Antiquaries of Scotland, rapporte que le roi Robert de Bruce avait une « compagnie de McCowans », issue du clan Colquhoun, qui était basée dans la vallée de la rivière Nith (Ayshire). Cependant, George Black (37) précise que le nom d'origine n'était pas McCowan mais bien M'Gowan, de Mac Ghobhainn, « fils du forgeron », ce qu'il appuie en rappelant le lien historique entre les Colquhoun de Luss, d'où vient le nom Cowan, et un important site de métallurgie découvert dans la même région. Ce que confirme le celtologue Alexander MacBain (38) qui a pu retracer l'origine du nom au XIVe siècle, à Inverness, dans les Highlands : « Cowan est en fait M'Gowan, fils du forgeron, même si dans les Lowlands il ne fait aucun doute que ce nom provenait du métier de cowan, le constructeur de murs. » C'est aussi l'opinion de Henry Harrison qui explique, dans son ouvrage Surnames of the United Kingdom, l'origine et le sens du patronyme Cowan :
« Cowan (celtique) : 1. Personne habitant dans une cave. (gaélique cobhan ou cabhan). 2. Abbréviation de MacOwan or MacOwen, q.v.. 3. Forme non dite [implicite] de Gowan, q.v. » (39)
En gaélique irlandais, les consonnes c, k et g se prononçaient et la consonne w, [v]. Ainsi, les mots cowan, kowan, covan, gowan et govan étaient phonétiquement identiques, sauf que gowan et govan sont des variantes régionales de gobbán et cobban, les deux signifiant forgeron. Ainsi, celui qui « habitait dans une cave » était un « gowan », forme anglicisée du gaélique gobha et de l'irlandais goba (forgeron).
« Le mot goba [gow] désigne un artisan du fer [métal noir], un forgeron : cerd ou cerdd [caird] [cèard], celui qui travaille le cuivre, l'or ou l'argent [métaux blancs], un fondeur ou un orfèvre [tinker, tinceard]; saer, un charpentier, un constructeur ou un maçon, un artisan du bois ou de la pierre. Ce sont là les emplois usuels, mais comme il arrivait que les arts et les métiers se recoupaient, les mots étaient souvent employés de façon beaucoup plus large. » (40)
Ainsi donc, le cowan des Lowlands était à l'origine un goban des Highlands, un saor polyvalent qui se fit connaître en tant que ceardannan, le « black tinker » itinérant de l'ancienne tradition bardique, reconnu pour son langage secret, sa pratique de « l'art noir » et son refus obstiné d'adopter la religion et les coutumes de l'ennemi anglais. Il était probablement aussi le « seer » des Highlands, qui avait le don de seconde vue.