Les moines artisans de Tiron - ch.4. Les Apprentis par Francine B.

 Les moines artisans de Tiron - ch.4. Les Apprentis   par  Francine B.
De vieux cartulaires latins, incluant la chartre de fondation de Tiron datée du 3 février 1114, nous révèlent qu'on appelait les moines Tironense ou Tirones. En français, on disait « Tironiens », et en anglais, « Tinonensians » ou « Tironenses », parfois avec un h et un y. Que signifiait ce nom et d'où venait-il ?

L'historien Denis Guillemin (1999) croit que Tiron vient du mot latin thironium signifiant « haute colline ». En outre, la rivière située à proximité, dans la paroisse de Gardais, porte le nom de Thyronne depuis les temps les plus reculés et le nom le plus ancien donné à l'endroit, qui inclut une forêt, est Tyroon. Par la suite, plusieurs variations du même nom sont apparues, incluant Tiro, Tironio, Tyron, Tyrun et Tironium. La forêt portait-elle déjà le nom de Tyroon lorsque Bernard et ses disciples s'y installèrent ? C'est ce que suggéra le moine Geoffroy le Gros, tironien de la première heure, dans sa Vita de Bernard, qu'il rédigea entre 1130 et 1150.

Notons a priori que les formes tyr, tir et tur furent longtemps interchangeables, toutes dérivant du grec tyrsis et du latin turris, les deux signifiant tour, cité 'entourée' (citadelle) ou forteresse. Dans l'alphabet grec de l'Antiquité, dérivé de l'ancien système d'écriture phénicien, le phonème “u” s'écrivait “Y” en lettre capitale et “u” en minuscule. Ainsi, les formes tyr et tur désignaient la même chose. Cependant, de l'Antiquité jusqu'au Moyen Âge, la lettre “Y” (et “u” en minuscule) n'existait pas encore en bas latin, et les Romains employaient la lettre « v » pour transcrire tant la syllabe « u » que la consonne « v ». Mais quel pourrait être le lien avec l'endroit nommé Tiron ou Tyroon depuis les temps immémoriaux ?

À partir de l'an 52 environ, les Romains établirent plusieurs campements dans les forêts du Perche où ils développèrent l'agriculture et les arts mécaniques. (22) Il se peut donc que le nom Tiro/Tironium ou même Tvro- soit la forme latinisée d'un nom plus ancien, comme Tyrun, rappelant la présence des Turones/Turonos (ou Turons, en vieux francique) dans cette région. Selon la légende, ces anciens Celtes, alliés des Pictons, étaient les descendants de Turnus, roi des Rutules établis dans le sud du Latium (Italie).Les Turones auraient émigré en Gaule au VIe s. avant J-C pour y occuper un vaste territoire, depuis les rives de la Loire jusqu'à Fontevraud (Maine-et-Loire) où, en 1101, Robert d'Arbrissel fonda son monastère mixte. Conquis et romanisés en peu de temps, cette tribu de Celtes eut pour capitale la ville de Tours (Turres), appelé alors Turonum, T(h)oronus ou Turonica Civitas, et celle-ci fut déclarée Civitas Turonorum Libera (cité libre des Turons) durant le Ier siècle. Or, étant donné l'absence de “u” dans l'alphabet latin de l'époque, on écrivait Tvronorum, fort proche de Tyronium. Il est donc bien possible que le mot turon ne soit pas dérivé du légendaire Turnus, mais de la qualité de tiron (tiro) de ces Celtes que les Romains hissèrent au rang d'hommes affranchis.

La désignation Tirones employée par les moines artisans dont il est question ici est la forme plurielle du mot tiro. Dans la Rome antique, ce terme désignait un jeune soldat, une recrue militaire ou un novice pratiquant une activité quelconque. Durant le Moyen-Âge, on qualifiait ainsi l'écuyer, le gentilhomme ou le nouveau chevalier qui venait de compléter son entraînement. Tous les dictionnaires et ouvrages de référence que nous avons consultés définissent le tiro comme celui qui « commence à apprendre un métier », qui étudie « les éléments de base d'un art ou d'une science », ou dont « les connaissances sur un sujet ne sont pas encore parfaites ». On précise que tiro est synonyme de : initié, débutant, entrant, novice, apprenti, étudiant, néophyte, nouveau, « vert » (au sens de jeune) et « bleu » (au sens de débutant). En outre, le Webster Dictionary (1913) définit le terme tyronisme (aussi tironisme) comme étant « l'état du tyro, du débutant, du novice. » Dans le Britannia Internet Magazine (1996), on écrit que l'Ordre de Tiron était « une autre réforme du bénédictisme » et portait ce nom parce qu'ils « employaient des 'tirones' - des apprentis, similaires aux conversi cisterciens », (23) des frères convers qui travaillaient au service de Dieu.

Dans son article intitulé Regular Orders, Mark D. F. Shirley écrit que le terme Tironensiens (« Tironensians ») est une adaptation du latin tirones, signifiant apprentis », et que ces hommes « furent réunis par le fondateur de cet ordre pour mettre leurs talents et compétences au service de Dieu. »(24) C'est l'interprétation que Cassiodorus (490-585) donnait, lui aussi, à ses jeunes moines, appelés tirones, qu'il disait être des « novices nouvellement initiés à l'étude de la Bible ». (25) On trouve le même terme dans la Vita Hilarionis de saint Jérôme (340-420) qui employa l'expression « Christi tirones » pour désigner les disciples du Christ. Parallèlement, les moines colombanistes du VIe au IXe siècle, incluant ceux de l'Abbaye de Luxeuil (VIe siècle) en Franche-Comté, se faisaient appeler Regis tirones, c'est-à-dire les « serviteurs du Roi » (le Christ), une désignation qui n'est pas sans rappeler le terme gaélique Céli Dé (signifiant les serviteurs ou compagnons de Dieu). Enfin, le moine copiste du Moyen Âge portait, lui aussi, le titre de tiro et ce, à l'exemple de Marcus Tullius Tiro, le scribe et serviteur affranchi de Cicéron (Ier siècle), qui inventa un système de sténographie appelé « notes tironiennes » (notae tironianae). Ce système d'écriture abrégée qui comprenait à l'origine quelque 4 000 symboles et abréviations fut augmenté à plus de 13 000 signes différents, formés de traits et de points, et enseigné dans les monastères d'Occident, plus particulièrement chez les Bénédictins.

Ainsi, comme on peut le voir, peu importe qui était qualifié de tiro, ce terme était toujours associé à l'état d'homme libéré, ou initié à un état supérieur; et tel que le suggère la racine tir, tyr, tur, son droit de cité ne pouvait s'exercer qu'en vertu de règles précises à l'intérieur d'un territoire marqué par des bornes ou tours - une citadelle, un lieu entouré de murs, un cloître ou un ordre, au sens employé par les Romains pour désigner une classe sociale à part.

À ce stade-ci, nous pouvons conclure que les Tirones étaient les initiés, maîtres et apprentis, d'un collège ou d'une tradition particulière. Cela expliquerait pourquoi Bernard de Tiron, Robert d'Arbrissel et Vitalis de Mortain se faisaient appeler magistri et principes eremitarum (maîtres et autorités de l'enseignement), une expression typiquement celtique et associée au « Vieux Sage », c'est-à-dire le druide d'autrefois, un rôle joué plus tard par les maîtres culdéens, puis par les abbés des collèges irlandais. En ce sens, on peut dire que l'Ordre de Tiron était une école initiatique de tradition celtique.

Notes:

(22). Antiquité et chroniques percheronnes, Volume 1, par L. Joseph Fret, Monographies de villes et villages de France, première édition 1838 ; Micberth 2001

(23). Source : http://www.britannia.com/church/tironen.html

(24). Source : http://www.durenmar.de/articles/regularorders.html

(25). Proceedings from The City and the Book I – International Congresses in Florence, Certosa, 30, 31 Mai et 1er juin 2001, Section II : The Christian Bible, Dr. SSA. Luciana Cuppo Csaki, Societas Internationalis Pro Vivario, sur http://www.florin.ms/aleph2.html


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Les moines artisans de Tiron - ch.5. Une règle différente par Francine B.

 Les moines artisans de Tiron - ch.5. Une règle différente   par  Francine B.
Alors qu'il vivait toujours à La Roë dans la forêt de Craon, entre 1101 et 1105, Bernard d'Abbeville commença à recruter de nouveaux tirones parmi les artisans des environs. C'est ce que raconte le Tironien Geoffreoy le Gros, disciple de Bernard, dans sa Vita Beati Bernardi (v. 1130) : de nombreux artisans se sont convertis au Christianisme avant d'être tonsurés pour se joindre à Bernard. Geoffroy soutient que Bernard fut toujours très proche des artisans de métier et qu'il tenta à plusieurs reprises d'établir une mission apostolique parmi eux. Mais dans son Histoire ecclésiastique (liber octavus, ch. 27), Orderic Vital se fait plus précis : en février 1114, au moment de la fondation officielle de l'abbaye, une « multitude de disciples d'autres ordres » [sic], chacun pratiquant un « art qu'il connaissait bien », rejoignit l'abbé et se convertit rapidement, ce qui « légitima l'exercice de leur art au sein du monastère » :

« Illuc multitudo fidelium utriusque ordinis abunde confluxit, et prædictus pater omnes ad conversionem properantes, charitativo amplexu suscepit, et singulis artes, quas noverant, legitimas in monasterio exercere preacipit. Under libenter convenerunt ad eum fabri, tam lignarii, quam ferrarii, scupltores et aurifabri, pictores et cæmentarii, vinitores et agricolæ, multorumque officiorum artifices peritissimi. »

Notons qu'à cette époque, le terme ordo, en bas latin, faisait référence au rang social du citoyen et non à un ordre religieux. En outre, contrairement à ce que Lores Carey MacKiney (26) et Claude Mortet (27) ont compris du texte d'Orderic Vital, tous ces charpentiers, forgerons, scuplteurs, orfèvres, peintres, maçons, vignerons et agriculteurs ne sont pas venus à Tiron en « 1040 [sic] pour pratiquer divers arts » (MacKinney, p. 25) ; ils s'y sont retrouvés en grand nombre, en février 1114, pour se joindre aux autres tirones déjà recrutés et tonsurés par Bernard. Sachant que le verbe confluere signifie affluer, arriver en masse, il devient clair que ces hommes se sont rassemblés pour former la nouvelle congrégation dont l'existence fut reconnue officiellement par la chartre de fondation de l'abbaye de Tiron, signée le 3 février 1114 par Yves, évêque de Chartres.

Plusieurs historiens et archéologues, tout comme de nombreux auteurs d'ouvrages sur l'histoire de la Franc-maçonnerie, ont souvent parlé de « moines gris » anonymes (et non de frères mendiants) comme étant des Bénédictins, ou les ont confondus avec les « moines blancs » de l'Ordre de Cîteaux, également de stricte observance. En fait, les moines de Tiron, comme leurs frères de Savigny, portaient une tunique grise. Ce n'est que plus tard que les Tironiens ont adopté l'habit noir.

Dans la Règle de saint Benoît, aucune couleur spécifique n'est mentionnée. Par contre, selon Catholic Encyclopedia (1911), « on a spéculé que les premiers Bénédictins portaient un habit blanc ou gris, la couleur de la laine naturelle, sans aucune teinture. » Cependant, le noir devint la couleur prédominante dans cet ordre monastique, d'où l'appellation « moines noirs » désignant tous les Bénédictins « sauf ceux qui appartenaient à une congrégation séparée et qui avaient adopté une couleur distinctive. » Bernard de Tiron avait choisi une « couleur distinctive » - le gris naturel, comme les premiers Bénédictins - pour distinguer les membres de sa congrégation des moines noirs de Cluny qui ne suivaient plus la Règle bénédictine dans toute sa rigueur. Par contre, durant le XIVe siècle, les Tironiens de Kelso, en Écosse, auraient adopté l'habit blanc, similaire à celui des Cisterciens, pour une raison que l'on ignore. Parallèlement, en 1147, les moines de Savigny, ou Savignacs, dont l'ordre avait été fondé par Vitalis de Mortain en 1112, furent forcés de se joindre à l'Ordre de Cîteaux et, du même coup, d'adopter l'habit blanc. Le fait que certains Tironiens, les Cisterciens et les Savignacs en sont venus à porter des habits similaires peut expliquer que des archéologues et historiens ont parfois confondu les trois ordres, allant même jusqu'à avancer que les premières structures gothiques furent conçues par les Cisterciens et construites sous leur direction par des maçons templiers.

Comme l'Ordre de Cîteaux, celui de Tiron était une branche réformiste de Bénédictins de stricte observance, suivant à la lettre la Règle de saint Benoît (rédigée vers 528). Mais contrairement à Étienne Harding et Bernard de Clairvaux, l'abbé de Tiron croyait fermement aux bienfaits spirituels du travail manuel et de la création artistique. Pour cette raison, les Tironiens n'ont jamais engagé des artisans laïques ou des frères convers; ils faisaient eux-mêmes tous les travaux manuels, et cela faisait partie dans leur routine quotidienne.

« Outre le travail d'agriculture, ses moines pratiquaient tous les arts et métiers sans employer aucun laïque. Au moment où il fonda Tiron en 1109, Bernard était animé par la rigueur disciplinaire et la simplicité. Le retour de ce groupe au travail manuel et à la simplicité originale des services liturgiques, conformément aux prescriptions de la Règle de saint Benoît, supporte clairement l'idée que Bernard connaissait bien la réforme de Cîteaux. » (28)

Durant des siècles, tous les arts, métiers et traditions issus de la culture romaine – écriture, peinture, architecture, construction de ponts, travail des métaux, etc. – furent conservés et pratiqués principalement dans les maisons bénédictines. Cependant, on sait que la tradition bénédictine fut profondément influencée par le système culdéen grâce au bénédictin Winfrid, mieux connu sous le nom de Boniface ; durant le VIIIe siècle, celui-ci s'en était grandement inspiré pour créer une classe spéciale de moines, composée d'artisans (« Operarii ») et de Maîtres des travaux (Magistri operum). L'historien J.A. Wylie explique :

« En 719, Winfrid, anglo-saxon de naissance et moine bénédictin, cherche à rencontrer Willibrord qui dirigeait alors les acrivités d'évangélisation de l'église culdéenne. Et, après avoir utilisé toute sa ruse et démontré son zèle pieux, il a réussi à gagner la faveur de Willibrod, désirant étudier les méthodes d'évangélisation sous le chef culdéen. 'Il s'est glissé furtivement aux côtés de Willibrod', dit Dr. Ebrard, 'comme le loup prêt à voler le berger,' et vécut avec lui durant trois années, se faisant passer pour l'assistant du prélat mais étant en réalité un espion. Après trois ans, il est retourné à Rome, d'où il venait et tenait ses ordres. Le pape Grégoire II le consacra évêque et changea son nom pour Bonifacius, significant “celui qui fait du bien”, comme par anticipation des services qu'on attendait de lui. Ayant abandonné le déguisement culdéen, il est reparti pour l'Allemagne, à titre de légat extraordinaire du pape. . . Appuyé par Charlemagne et Pépin de France, il commença dès lors à éliminer les établissements culdéens en les transformant en évêchés, soumis à l'autorité de Rome. Ainsi, il fonda en Allemagne les évêchés de Wartzburg, Burabourg, Erfurt et Aichstadt, puis le monastère de Fulda en 744. Voilà la méthode qu'employa Boniface pour convertir les Germaniques et métamorphoser les missionnaires culdéens en moines bénédictins et romaniser les collèges culdéens – par des moyens corrects tant qu'il se pouvait, sinon par la force quand l'artifice échouait. » (29)

Quatre siècles plus tard, les moines de Tiron étaient probablement les seuls qui faisaient tous les travaux manuels eux-mêmes. En fait, Bernard de Tiron pensait que le moine avait pour devoir, tout en gardant le silence complet, de communiquer l'essence des saintes écritures par la création artistique et l'architecture, à l'exemple des premiers Bénédictins. (30)

« Le célèbre saint Bernard [de Tiron] croyait avoir trouvé le remède contre l'inévitable tendance à putréfier. Issu de l'école d'ascétisme la plus stricte et se méfiant de tout ce qui pouvait efféminer, il pensait qu'il n'était pas bon pour un moine de passer tout son temps à méditer ; et le meilleur moyen préventif qu'il trouva contre les tentations à la passivité fut d'imposer des activités pour occuper autant l'esprit que les mains des recluses. » (31)

Les moines de Tiron étaient reconnus non seulement pour leur talent artistique, mais aussi pour leur grande maîtrise de tous les arts et métiers. « Parmi les Tironiens, il y avait d'habiles fermiers, des experts charpentiers et des forgerons, alors que d'autres membres de l'Ordre excellaient en architecture et en dessin. » (32) En fait, Bernard rendit obligatoires la maîtrise et la pratique d'au moins un art ou métier pour chacun de ses moines. Ce devoir particulier fit de Tiron un ordre monastique complètement à part des autres.

Dans son Histoire d'Angleterre (De Rebus Anglicis), l'historien Guillaume de Neubrige (XIIe s.) mentionne que Bernard de Tiron avait rédigé un « ensemble de règles particulières » pour ses moines, mais le texte original a été perdu. (33) Il est probable que ces « règles particulières » clarifiaient certains chapitres de la Règle bénédictine:

« La Règle de Benoît n'a pas été rédigée pour des artistes. Elle date d'une époque où l'on ne faisait aucune distinction précise entre l'artiste et l'artisan. On y lit le mot 'art' (ars) sept fois : une fois en référence aux outils de l'art spirituel, les instruments du bon travail (4,75); trois fois en référence aux tâches confiées durant les périodes de travail quotidien (46,1; 48,24; 66,6); et trois fois dans un chapitre dédié spécifiquement aux artisans (artifices) du monastère (57.1-3). » (34)

En comparaison, les moines de Cîteaux rejetaient - et même interdisaient - tout travail manuel et artistique. Ils préféraient employer des frères convers, et parfois des laïques, pour lesquels Étienne Harding, fondateur de l'Ordre, avait rédigé dans les années 1120 un règlement complet intitulé Usus Conversorum (Us des convers) pour leur fonctionnement au sein de l'Ordre cistercien. Parallèlement, en 1123, Bernard de Clairvaux publia son Apologia ad Gulielmum dans lequel il jetait les bases de nouvelles normes d'architecture pour tous les monastères et églises de l'Ordre de Cîteaux ; selon lui, les moines devaient consacrer leur vie dans le monde temporel à se repentir et à méditer sur la parole de Dieu et non à se soucier d'architecture et d'art religieux. C'est ainsi qu'en 1134 de nouveaux règlements furent imposés, limitant le travail des maçons et des artistes à tel point que tous les établissements cisterciens ont fini par afficher le même style, marqué par une simplicité et un ascétisme extrêmes. Et comme l'explique l'historien dominicain Pierre Mandonnet, la liste des interdictions était très précise :

« Le règlement de 1134, après avoir réaffirmé les exigences du Exordium Parvum concernant la simplicité du matériel et des habits liturgiques, interdisait les lettres enluminées et l'utilisation de couleurs dans la transcription de manuscrits; il bannit également les reliures raffinées pour les parchemins décorés d'or ou d'argent de même que les vitraux et les sculptures et murales décoratives dans les églises et les monastères. Les portails sculptés n'étaient pas permis et le chapitre de 1157 se prononça même contre l'ajout de toute couleur aux plus simples portails et portes d'église. Lors du même chapitre, on condamna les tours construites en pierre; on ne tolérait qu'un simple clocher de bois qui ne pouvait pas contenir plus de deux cloches de format réduit. En 1218, les pavés décoratifs furent interdits, puis [on] ordonna la suppression de toutes les images placées sur les autels. » (35)

Toute décoration était jugée frivole et même dérangeante pour le moine contemplatif de l'Ordre cistercien. C'est pourquoi tout devait être d'une extrême simplicité. Or, même si le dépouillement le plus complet devait devenir typique de l'Ordre de Cîteaux, il reste que les Cisterciens n'ont jamais développé un véritable style architectural. Par le même fait, ils n'ont jamais appris ni pratiqué un art ou métier. Ils engageaient des artisans qui devaient travailler conformément aux normes d'humilité des Cisterciens pendant que les « serviteurs de Dieu » se consacraient aux offices et à la méditation. Cependant, nous ne sommes pas de l'avis de Mandonnet selon qui « les autres ordres religieux n'ont jamais pu créer une école artistique égale à celle de Cîteaux, caractérisée par des éléments distinctifs et uniformes. » Les moines de Tiron y sont certainement parvenus.

Au XIIe siècle, de nombreux Bénédictins rejetaient les vues de Bernard de Clairvaux. L'un d'eux fut un certain Theophilus Presbyter (« le prêtre »), le pseudonyme d'un moine de l'Ordre bénédictin qui se disait « un humble prêtre, serviteur des serviteurs de Dieu ». Né vers 1070 et décédé vers 1125, Theophilus exprima ce que bien d'autres moines pensaient, particulièrement ceux de Tiron, dans son traité De Diversis Artibus (Essai sur divers arts), rédigé entre 1110 et 1125. Ce guide pratique en trois volumes défendait « la place importante de l'art dans l'univers de Dieu », position diamétralement opposée aux principes de Bernard de Clairvaux, tels qu'énoncés dans son Apologia. Le document de Theophilus traitait des techniques et des outils de peinture, d'enluminure et de dessin, de fresque, de vitrail, d'orfèvrerie et de métallurgie, incluant les fours des fondeurs. Fidèle à la réforme bénédictine, Theophilus affirmait que le talent et le savoir qu'il décrivait comme « des dons de Dieu faits aux hommes » devaient être encouragés, partagés librement et utilisés avec humilité pour la glorification de Dieu. Dans la préface de son traité, Theophilus a écrit ceci (nous traduisons de l'anglais) :

« Par l'esprit de la sagesse, vous savez que toute création provient de Dieu et qu'il rien n'existe sans Lui. Par un esprit de compréhension, vous avez reçu vos capacités – l'ordre, la diversité et la mesure avec lesquels vous pouvez poursuivre votre travail diversifié. Par l'esprit du bon conseil, vous ne cachez pas le talent qui vous a été donné par Dieu, mais en travaillant librement et en enseignant avec humilité, vous le montrez à ceux qui désirent comprendre. Par un esprit de force et de courage, vous éloignez de vous toute la torpeur causée par la paresse ; et tout ce que vous commencez avec énergie, vous le terminez avec pleine vigueur. Par l'esprit de la connaissance qui vous a été accordé, vous êtes dans l'abondance du c½ur.” (36)

Nombreux sont les historiens qui identifient l'auteur de ce traité comme étant Rogerus d'Helmarshausen, un Bénédictin, armurier et métallurgiste au monastère de Stevlot-Malmedy, dans les Ardennes belges, non loin de la frontière allemande. Toutefois, ce Theophilus n'était pas le seul Bénédictin qui professait une telle approche en milieu monastique et qui se disait « le serviteur des serviteurs de Dieu ». Bernard de Tiron et ses moines artisans se consacraient eux aussi au service des « serviteurs de Dieu » – les Culdéens. En ce sens, il n'est pas impossible que Bernard de Tiron, décédé en 1118, ou l'un de ses disciples, soit l'auteur du traité en question car l'anonymat chez les Tironiens était une marque d'humilité absolue.

Notes:

(26). Pre-Gothic Architecture : A Mirror of the Social-Religious Renaissance of the leventh Century, by Lores Carey MacKinney, Speculum, Vol. 2, No. 1, Jan. 1927, pp. 11-32

(27). Recueil de textes relatifs à l'histoire de l'architecture et à la condition des architectes en France, au Moyen-Âge, XI-XIIe siècles, par Victor Mortet, Picard et Fils éditeurs, Paris, 1911

(28). A History of the Cistercian Order, by Louis J. Lekai, S.O. cist., , Ph.D., Chapter 3: The White Monks; Cistercian Abbey of Our Lady of Spring Bank, Sparte, Wisconsin, 1953, page 13; sur http://www.monksonline.org/White-Monks/ch1A.htm

(29). History of the Scottish Nation, par Dr James Aitken Wylie, London, Hamilton, Adams & Co., Edinburgh, 1886, Volume 2, Chapitre 8

(30). Le travail dans les monastères au Moyen-Âge, par Émile Levasseur (19th century), Encyclopédie de l'Agora, Ayers Cliff, Québec, Canada, sur http://agora.qc.ca/reftext.nsf/Documents/Moyen_Age--Le_travail_dans_les_monasteres_au_Moyen_Age_par_Emile_Levasseur

(31). Wylie, Volume III, Chapitre 24

(32). Wylie, ibid

(33). Histoire d'Angleterre (De Rebus Anglicis, 1.I, e. 15, G. de Neubrige, dans Histoire littéraire de France, où l'on traite de l'origine et du progrès, de la décadence et du rétablissement des sciences parmi les Gaulois et parmi les François, Congrégation de Saint-Maur, Tome X, p. 215; nouvelle édition (1995), conforme à la précédente (1868) et revue par M. Paulin Paris, 1995; publié sur Gallica, Bibliothèque nationale de France, http://gallica.bnf.fr

(34). Art and Monasticism, By Fr. Hugh Feiss, OSB, STD, April 1997, The Benedictine Monastery of the Ascension, Jerome ID, USA, on http://www.idahomonks.org/aam.htm
(35). St. Dominic and His Work, par Pierre Mandonnet, O.P., traduction algiase par Soeur Mary Benedicta Larkin, O.P., B. Herder Book Co., St. Louis/London, 1948; Chapter 17: Efforts of the Church to Revive Preaching

(36). De Diversis Artibus par Theophilus (Presbyter), édité et traduit du latin en anglais par C. R. Dodwell, Édinbourg-Londres, Thomas Nelson & Sons Ltd.; et New York, Oxford University Press, 1961


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Les moines artisans de Tiron - ch.6. L'école de Tiron par Francine B.

 Les moines artisans de Tiron - ch.6. L'école de Tiron   par  Francine B.
La tradition – ou plutôt la légende – veut que la loge mère Kilwinning no 0 en Écosse ait été fondée au XIIe siècle par des artisans italiens qui auraient construit la fameuse Abbaye de Kilwinning en bordure de la rivière Garnock. De là, dit-on, les artisans auraient essaimé entre 1193 et 1195 pour fonder deux autres loges, l'une à Scoone (Scone) et l'autre à Bertha (Perth), toujours en Écosse.

« Au milieu du XIIe siècle, les guerres d'Europe ont poussé les maçons et les architectes vers un endroit plus tranquille et l'Écosse devint leur refuge. Parmi eux, il y avait un groupe d'artisans de Lombardie (au nord de l'Italie) qui possédaient une charte affirmant que leurs règlements avaient été établis par Hiram, Roi de Tyr, quand celui-ci envoya des artisans travailler à la construction du temple du Roi Salomon, à Jérusalem. En Écosse, ces maçons ont construit en 1140 l'Abbaye et la Tour de Kilwinning où une loge existait déjà depuis 1128 et où les maçons écossais tenaient leurs assemblées générales. En 1150, cette loge devint la Loge Mère de Kilwinning ; elle existe encore de nos jours. » (37)

Construite entre 1140 et 1162, l'Abbaye de Kilwinning fut fondée sous le règne de David Ier, par Jocelyn, évêque de Glasgow, et Hugues de Morville, Grand Constable d'Écosse. (38) Il est bien possible, comme ce fut le cas ailleurs en Écosse, que les moines de Tiron, établis à Selkirk dès 1113 à la demande du roi David, puis à Kelso en 1128, aient investi le site de Kilwinning plusieurs années avant la construction de la nouvelle abbaye et ce, alors qu'y vivaient encore plusieurs Culdéens. On sait que pendant qu'un groupe de Tironiens était fermement établi à Kelso, près de la frontière anglaise, d'autres furent envoyés directement de France pour construire un nouveau monastère à Kilwinning. Ces moines artisans avaient été recrutés, tonsurés et formés conformément aux règlements les plus stricts établis par Bernard de Tiron.

Plusieurs historiens maçonniques ont suggéré que les marques de maçon gravées sur les murs et arches de l'ancienne salle capitulaire (mesurant 38 pieds par 19 pieds, soit environ 11,4 m par 5,7 m), située du côté est de l'abbaye, prouvent l'existence d'une première loge depuis le XIIe siècle. Mais, en supposant que ce fut le cas, une telle loge – de laubja, mot attesté dès 1135, désignant un abri temporaire fait de branches – aurait d'abord été située à proximité du chantier, le temps d'élever les murs de pierre, puis déplacée à l'intérieur de la salle capitulaire. Or, seuls des moines réguliers, c'est-à-dire ayant fait v½u de respecter la règle de vie de l'abbaye, pouvaient accéder à la salle du chapitre ; aucun convers ni laïque ne pouvait y entrer. C'est dans cette salle qu'avaient lieu les chapitres conventuels et les assemblées quotidiennes de la communauté pour y lire un chapitre de la règle de vie du monastère. Ceux qui ont laissé ces marques ne pouvaient donc être que les moines occupant les lieux. Sachant que les Tironiens étaient des artisans, faisant eux-mêmes tous les travaux, il est bien probable que la salle capitulaire servait aussi à l'instruction des tirones (apprentis) sous la direction d'un « aîné » (magister) et à l'élaboration des projets d'architecture, en utilisant les murs comme planches à tracer. Dans les Annals of Lesmahagow, il est dit que chaque monastère tironien en Écosse était pratiquement un « véritable collège » de moines artisans, c'est-à-dire un corpus (corporation) reconnu par les autorités et ayant son propre règlement et ses privilèges :

« L'Ordre tironien comptait six monastères en Écosse et chaque moine qui vivait dans ces établissements pratiquait le métier ou l'art mécanique qu'il connaissait, de telle sorte qu'il existait un véritable collège de laborieux artisans dans l'Ordre de Tiron, comprenant des sculpteurs [pierre et bois], des charpentiers, des forgerons et des orfèvres, des maçons, des horticulteurs, etc., tous sous la direction d'un Aîné, et tous les profits provenant de leur travail servaient à combler les besoins de la communauté. » (39)

L'organisation sociale des Tironiens était sans doute prescrite par l'abbaye mère de Tiron, en France. Mais pour parvenir à construire un réseau d'environ 120 prieurés et monastères en moins de 70 ans, les Tironiens devaient nécessairement recruter et former de nouveaux tirones parmi la population locale. Des écoles étaient donc essentielles.

Plusieurs spécialistes, incluant l'historien et architecte français Louis-Albert Mayeux (1872-1931), croient que les moines de Tiron auraient fondé, entre 1130 et 1160, la plus grande école d'arts et de métiers du XIIe siècle. Située à Chartres, sans doute rue des Forgerons où Bernard de Tiron avait établi un prieuré en 1117, (40) cette école qui a vite recruté plus de 500 tirones jouissait déjà d'une excellente réputation au moment où Hugues de Toucy fut consacré archevêque de Sens, en 1142.

En 1906, Mayeux publia, dans la Revue Mabillon, un article qui allait soulever la controverse, intitulé Les grands portails du XIIe siècle et les Bénédictins de Tiron. (41) Il avait longuement étudié les premières ½uvres de style gothique, incluant les églises de Saint-Ayoul (en Provins) et celles d'Étampes et de Saint-Loup du Naud dans le diocèse de Sens avant de conclure que les moines de Tiron avaient établi et dirigé une formidable école d'art et de métiers à Chartres :

« En étudiant de près les grands portails du XIIe siècle dans les limites des diocèses de Sens, Paris et Chartres, Mayeux signale dans les statues des caractères identiques et très bien déterminés; d'où il conclut qu'il s'est développé dans cette province, de 1130 à 1160, une véritable école, digne d'être appelée l'École du XIIe siècle, et que ces portails ont été créés par des sculpteurs sortis vraisemblablement d'un même groupement, peut-être même par un seul artiste. Des villes mentionnées dans cette étude, trois faisaient partie de l'ancien diocèse de Sens Provins, Étampes et Saint-Loup du Naud. . . Le créateur de cette école serait saint Bernard, abbé de Tiron, au diocèse de Chartres. Il avait fondé ce monastère grâce à la protection du grand Yves, évêque de cette ville, et il y avait attiré 'des ouvriers tant en bois qu'en fer, des sculpteurs et des orfèvres, des peintres, des maçons et d'autres artisans habiles en tout genre. » (42)

Les mêmes historiens ont avancé que les Tironiens furent les maîtres artisans qui ont introduit le style gothique en France et ce, lors de la construction, en 1134, de la deuxième Cathédrale Notre-Dame de Chartres dont il ne reste plus, après l'incendie de 1194, que le Triple Portail (ou Portail Royal), construit entre 1145 et 1170, et les deux clochers, datant de 1134-1165. (43) Au moment où Thibault IV le Grand (44) (décédé en 1152), Comte de Blois, Troyes, Champagne et Chartres, demanda aux Tironiens d'investir leur talent dans la reconstruction de Chartres, ceux-ci étaient déjà réputés bien au-delà des frontières pour leur expertise et la grande beauté de leurs réalisations.

Charles Marie Georges Huysmans (alias Joris-Karl Huysmans), co-fondateur et premier président de l'Académie Goncourt (1900-1907) qui devint plus tard un oblat bénédictin, partageait l'opinion de Mayeux. Parallèlement à sa carrière d'historien et critique d'art, Huysmans se fit connaître en tant qu'auteur de romans historiques particulièrement bien documentés. Dans La Cathédrale (1898), il écrit ceci à propos des constructeurs de la Cathédrale de Chartres :

« L'on peut admettre cependant qu'au douzième et au treizième siècle, ce furent les bénédictins de l'abbaye de Tiron qui dirigèrent les travaux de notre église ; ce monastère avait, en effet, établi, en 1117, un couvent à Chartres ; nous savons également que ce cloître contenait plus de cinq cents religieux de tous arts et que les sculpteurs et les imagiers, les maçons-carriers ou maîtres de pierre vive y abondaient. Il serait donc assez naturel de croire que ce furent ces moines, détachés à Chartres, qui tracèrent les plans de Notre-Dame et employèrent ces troupes d'artistes dont nous voyons l'image dans l'un des anciens vitraux de l'abside, des hommes au bonnet pelucheux, en forme de chausse à filtrer, qui taillent et rabotent des statues de rois. » (45)

Nous ne savons pas hors de tout doute que ce sont les Tironiens qui introduisirent le style gothique en France, mais nous savons qu'ils utilisaient une technique de maçonnerie novatrice qu'ils ont probablement inventée. En 2001, à Cardigan, au Pays de Galles, les archéologues ont étudié les ruines du monastère tironien de St. Dogmaël, fondé en 1115 par le Sieur Robert Fitz Martin. Ils sont restés intrigués devant le singulier travail de maçonnerie du monastère : les constructeurs ont utilisé une technique tout à fait unique dans la disposition de la pierre franche (ou pierre de taille) et la même technique fut observée dans tous les bâtiments du village de Cardigan et au manoir de Fitz Martin, à Cemais. Les archéologues en ont conclu que le riche seigneur Martin avait probablement introduit cette technique unique au Pays de Galles :

« Exception faite des pierres de Portland Stone, Bath et Larvikite, les pierres de construction provenant de sources lointaines comme Offa's Dyke sont étonnamment absentes à Cardigan. Ici, ainsi que dans le village voisin de St. Dogmaël, on a utilisé beaucoup d'ardoise et de grès comme pierre de taille, tirées des carrières locales. Ce qui est particulièrement intrigant, c'est la manière que ces matériaux furent utilisés par les maçons de l'endroit dans des bâtiments antérieurs au début du XIIe siècle. Bien souvent, les assises sont composées de dalles polies en ardoise qui alternent avec un ou deux blocs de grès. Ce type de structure se trouve partout à St. Dogmaël, pas seulement dans les maisons mais aussi dans les murs de l'abbaye, le seul monastère que les Tironiens ont construit dans le Pays de Galles et en Angleterre. Robert Fitz Martin, le seigneur anglo-normand de Cemais, et le fondateur du monastère, avait ramené avec lui un groupe de moines de l'Abbaye mère de Tiron, dans le diocèse de Chartres. Il se peut qu'il ait aussi rapporté une technique de construction (et possiblement quelques pierres à bâtir), celle-là même qui est si unique à cette partie de Cemais, entre Cardigan et son château de Newport. » (46)

Robert Fitz Martin (décédé vers 1159) était un riche chevalier normand qui devint le premier seigneur de la baronnie de Cemais, peu après l'invasion normande du pays de Galles (vers 1100). Il avait ramené avec lui un petit groupe de moines directement de l'Abbaye de Tiron. Il est donc fort probable que les Tironiens ont introduit cette singulière technique de maçonnerie au pays de Galles, d'autant plus que de récentes fouilles archéologiques à l'abbaye mère de Thiron-Gardais ont révélé la même technique dans la maçonnerie de plusieurs murs construits durant la même époque. Or, la construction de l'abbaye mère débuta en 1114 et celle du monastère de St. Dogmaël, en 1115.

Tel que mentionné plus tôt, les moines de Tiron maîtrisaient la pratique de la plupart des arts et métiers. Encore plus exceptionnel est le fait que les Tironiens du prieuré de Lesmahagow, en Écosse, étaient aussi des constructeurs de ponts (pontifices). Or, la construction de ce type de structures était une spécialité d'origine romaine que très peu de Bénédictins maîtrisaient durant le Moyen-Âge. Selon les Annals of Lesmahagow,

« On engageait parfois [les Tironiens] pour travailler dans un vaste district du pays. Dans le Statistical Account of Scotland (article de 1799 sur la paroisse de Hamilton), il est écrit que le vieux pont qui traverse la rivière Avon, non loin de Barncluith, fut construit par les frères de Lesmahagow. » (47)

À ce stade-ci, il importe peu de savoir d'où venait l'art sacré de ces artificiers, que ce soit la Lombardie (Italie), l'Angleterre, la France, l'Allemagne ou ailleurs. Il est à peu près certain que ce fut l'héritage des collegia romains et que les moines bénédictins et leurs confrères colombanistes en furent les conservateurs, chacun l'utilisant à sa façon pour rendre gloire à Dieu, conformément à leur règle de vie respective.

Notes:

(37). An abbreviated history of Freemasonry, par Phil Grau, P.M., 2005, publié sur le site de la Loge maçonnique Havasu N°64 F. & A.M., Arizona, http://www.havasumasons.org/index.htm

(38). Yarker (1909), Chapitre 8: Masonry in Saxon England

(39). The Annals of Lesmahagow, A narrative of events year by year of written records and pictures dating from 1179AD to 1864AD, de James Lee; Chapter 2: History, chiefly Ecclesiastical, publié sur http://www.lesmahagow.com/history/annals/CH05/05(s05)001.htm

(40). En 1144, David Ier accorda aux Tironies de Kelso la baronnie et l'église de Lesmahagow, à Clydesdale, un ancien site culdéen où les moines construisirent un prieuré dédié à Saint Machutes, c'est-à-dire Saint Malo (aussi Saint Maclou), un moine irlandais du VIe siècle. Puis, en 1228 et 1240, Richard de Bard ('ménestrel' ou 'poète' en gaélique) donna d'autres terres aux moines de Kelso et de Lesmahagow, incluant le domaine de Little Kyp dans le Lanarkshire. Les concessions et privilèges furent confirmés succcessivement par les rois Malcolm et William le Lion, de même que par les évêques John, Joceline, William et Walter, tous de Glasgow, puis par le pape Innocent IV vers 1250. Dès sa fondation, le prieuré de Lesmahagow reçut le statut privilégié de sanctuaire, libre de toute obligation et juridiction épiscopale. Les droits et libertés des Tironiens furent accrus par le roi David II (1330-1332) qui leur octroya une charte les soustrayant de toute taxe et autres redevances financières.

41. Tel que rapporté par Ernest de Lépinois (Histoire de Chartres, Tome I, Garnier 1854, p. 92-93), en ou vers 1117 « les moines de l'abbaye de Thiron établirent une succursale à Chartres, dans une maison situé près du marché, juxta forum. Ces religieux étaient fort aimés de l'évèque Geoffroy et du comte Thibault, à cause de la réputation de science et de sainteté qu'avait laissée le bienheureux Bernard, leur premier abbé, et que 
soutenait leur abbé Guillaume. Aussi la maison de Chartres fut-elle abondamment pourvue de tous les biens de ce monde. . . Les moines de Thiron, dont le premier prieur à Chartres fut Hubert Lasnier, occupèrent d'abord une maison située près du marché, qu'ils avaient achetée moyennant dix livres et douze deniers, d'Helduise, femme du boucher Glavin (Acte passé, avec échange de fidejusseurs ou cautions, à la cour du sénéchal André de Baudemont, devant le prévôt Etienne, et en présence d'Etienne , fils de Roger et du Thibault Claron, familiers du Comte, Arch. dép., Cart. Thiron, invent. no 57); puis, peu de temps après, ils échangèrent cette maison contre une autre, sise rue des Forgerons, in vico fabrorum, appartenant au forgeron ¼nard, auquel ils laissèrent la jouissance de la forge qui s'y trouvait. (Acte fait à Thiron le 8 des kal. de juillet, sous l'abbé Guillaume et le règne du roi Louis (le Gros). Ib. n° 56.) Le carrefour voisin de la maison de Thiron est encore connu sous le nom de Croix-aux-Moines-de-Thiron.”

(42). Les grands portails du XIIe siècle et les Bénédictins de Tiron, par Albert Mayeux, in-8e, 26 p, Archives monastiques, Revue Mabillon, Août 1906; commentaire dans le Bulletin Monumental, dirigé par Eugène Lefevre-Pontalis, Société française d'archéologie, 70e Volume : Paris-Caen 1906, p. 605; aussi dans in Les protagonistes de la popularité de Saint Loup vers 1554 : Hugues de Toucy, Archevêque de Sens, Les rencontres de Provins; sur http://perso.magic.fr/relet/StLoup/Les_Protagonistes/HUGUES_DE_TOUCY.htm

(43). Mayeux (1906), ans Les protagonistes de la popularité de Saint Loup vers 1554 : Hugues de Toucy, Archevêque de Sens, Les rencontres de Provins, http://perso.magic.fr/relet/StLoup/

(44). Le style gothique, avec ses arches brisées et ses voûtes à côtes permettant des hauteurs vertigineuses, est apparu dans la région Paris Île-de-France, entre 1120 et 1150. Source : A history of the Gothic period of Art and Architecture, par Andrew Henry Robert Martindale, professeur d'arts visuals, University of East Anglia, Norwich, England, 1974–95, auteur de Gothic Art et d'autres livres. Publié sur le site History World International, 1985-2004, http://history-world.org . Notons que les Tironiens ont longtemps possédé un prieuré à Rueil-Malmaison, en banlieue de Paris, de même qu'un important établissement et un vaste fief dans le 4e arrondissement de Paris, identifiable aujourd'hui par la rue Tiron.

(45). L'oncle de Thibault IV le Grand était Hugues de Champagne qui s'était joint en 1126 à l'Ordre des pauvres chevaliers du Christ et du Temple de Jérusalem ; son fils Hugues, devenu moine, fut nommé abbé de Cîteaux en 1155, et sa fille Marguerite se cloîtra à l'Abbaye de Fontevraud, fondée par Robert d'Arbrissel.

(46). La Cathédrale (1898), J-K. Huysmans, chapitre III ; texte intégral sur : http://www.huysmans.org/cath/cath2.htm

(47). The building stones of Cardigan and St Dogmaels, a French connection?, par Dafydd Elis Grufydd , Trinity College, Carmarthen, UK; thèse présentée en avril 2002 à la Conference Stone in Wales au National Museum & Gallery Cardiff`publié sur le site National Museums & Galleries of Wales, http://www.ucl.ac.uk/archaeology/cisp/database/stone/trllw_1.html et http://www.nmgw.ac.uk/www.php/188#10


© 2005 The Steps of Zion/Life Exploration Institute, AZ (USA) - Version française de The Great Architects of Tiron par F. Bernier, 10 avril 2005, rév. novembre 2007
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# Posté le vendredi 01 février 2008 23:21
Modifié le samedi 02 février 2008 11:03

Les moines artisans de Tiron - ch.7. La loi du silence par Francine B.

 Les moines artisans de Tiron - ch.7. La loi du silence   par  Francine B.
Bien que nous ayons plusieurs témoignages appuyant le fait que les moines de Tiron étaient des maîtres artisans, il demeure à ce jour pratiquement impossible de savoir avec certitude qui a fait quoi et quand. Les Tironiens vivaient et travaillaient en silence et dans la plus grande humilité, ce qui ne signifie pas pour autant qu'il leur était interdit de laisser leur marque ou signature en tant qu'artisans. Il se peut que certains d'entre eux aient gravé leur nom ou marque personnelle dans la pierre. Encore une fois, dans La Cathédrale (de Chartres), Huysmans écrit :

« En haut du clocher du Midi, dit clocher vieux, près de la baie qui s'ouvre en face de la flèche neuve, on a démêlé cette inscription : "Harman, 1164." Est-ce le nom d'un architecte, d'un ouvrier ou d'un guetteur de nuit posté, à cette époque, dans la tour ? on erre. De son côté, Didron a déchiffré sur le pilastre du portail Occidental, au-dessus de la tête brisée d'un boucher assommant un boeuf, ce mot : "Rogerus", gravé en caractères du douzième siècle. Est-ce l'architecte, le statuaire, le bienfaiteur de cette façade ou le boucher ? Une autre signature, "Robir", est également incrustée sur le support d'une statue du porche Septentrional. Qu'est-ce que Robir ? personne ne peut répondre. D'autre part, Langlois cite un verrier du treizième siècle, Clément de Chartres, dont il a relevé l'inscription, Clemens vitrearius Carnutensis, sur une verrière de la cathédrale de Rouen [...] Nous pouvons noter encore que, sur l'un des carreaux de notre église, on lit : Petrus Bal... Est-ce la désignation abrégée ou complète d'un donateur ou d'un peintre ? une fois de plus, nous devons attester notre ignorance. Si nous ajoutons enfin que l'on a retrouvé deux des compagnons de Jehan de Beauce, Thomas Le Vasseur qui lui fut adjoint pour la construction de la flèche neuve et un sieur Bernier dont le nom est écrit sur d'anciens comptes ; si, par de vieux marchés que déterra M. Lecoq, nous savons que Jehan Soulas, imagier de Paris, a sculpté les plus beaux des groupes qui magnifient la clôture du ch½ur ; si nous remarquons encore, après cet admirable sculpteur, d'autres statuaires déjà moins intéressants, car avec eux l'art païen reparaît et la médiocrité commence : François Marchant, imagier d'Orléans, Nicolas Guybert de Chartres, nous avons à peu près tous les renseignements qui méritent d'être conservés sur les véritables artistes qui travaillèrent du douzième jusqu'à la fin de la première moitié du seizième siècle, à Chartres. » (48)

La routine des moines bénédictins, incluant ceux qui suivaient parallèlement le rite celtique, était centrée sur le travail manuel. Il appartenait à l'abbé de chaque monastère de décider du type de travaux– dans les champs ou en atelier – que chaque moine devait accomplir. Ainsi, conformément à l'esprit de stricte observance des premiers Bénédictins, et contrairement aux Cisterciens, les Tironiens devaient travailler au moins 6 à 7 heures par jour.

Les horaires variaient légèrement en fonction du calendrier des fêtes religieuses. Les Bénédictins de stricte observance devaient travailler dans le plus grand silence (on permettait à l'occasion des signes de main et des murmures) et uniquement pour glorifier Dieu. Le travail manuel n'était pas qu'essentiel à la vie monastique ; c'était aussi le moyen de sanctification ou d'élévation spirituelle du « pauvre homme » qu'était le moine artisan et ce, tant et aussi longtemps que celui-ci ne s'enorgueillissait pas de son talent ou de ses réalisations. D'ailleurs, au paragraphe XLVIII de la Règle de saint Benoît, intitulé de Opere manuuni quolidian (sur les conditions et obligations liées au travail manuel), il est clairement dit que le moine artisan qui démontrait de l'orgueil ou de la fierté ne pouvait plus faire son travail durant un certain temps de pénitence. Cela signifie-t-il pour autant que les moines de Tiron n'ont jamais signé leurs oeuvres ? Pas nécessairement. Bien que les Tironiens avaient pour devoir de travailler en silence et avec humilité, il leur était permis d'utiliser des signes non-verbaux. Il se peut donc que certains d'entre eux aient aussi gravé dans la pierre des points, des traits ou d'autres symboles à caractère religieux, ou encore des notes tironiennes, pour laisser une marque d'identification personnelle ou collective.

L'importance du travail manuel dans l'organisation sociale des Tironiens est conforme à la Règle de vie bénédictine. La journée était divisée en périodes égales pour le travail, la prière, l'étude et la récréation. Il en était de même chez les moines de tradition iro-écossaise, qui suivaient la Regula Monastica de saint Colomban ((VIe siècle), inspirée des coutumes de Bangor: la journée et le travail étaient divisés en trois périodes ou parties (prière, travail et lecture), et chaque période de travail, en trois types (travail individuel, travail de groupe et travail pour aider ou instruire les voisins). Loin d'être incompatibles, ces deux règles de vie étaient même complémentaires, et bon nombre de monastères bénédictins ont appliqué ce double système de régulation durant de plusieurs siècles. D'ailleurs, la Règle de saint Benoît n'est pas dénuée d'influences colombanistes, bien au contraire. Si la règle des moines irlandais dut faire place à l'autre, cela se fit graduellement, du VIIe au VIIIe siècle, avec l'avancée de l'Église de Rome et l'intégration des monastères colombanistes dans l'Ordre de saint Benoît. (49) Il n'est donc pas étonnant que les Bénédictins de l'Abbaye de Luxeuil, par exemple, ou ceux de Solignac, aient longtemps suivi à la fois la règle de saint Benoît et celle de saint Colomban. Une telle mixité n'était pas considérée 'irrégulière', d'autant plus que « le dernier chapitre de la règle de saint Benoît semble presque contempler un tel arrangement ». (50)

L'obligation du travail manuel, jumelée à l'importance que les Tironiens accordaient aux arts, était, pour ainsi dire, anti-cistercienne selon les normes imposées par Bernard de Clairvaux. Mais cela était parfaitement logique pour des apôtres qui désiraient suivre l'exemple des premiers prédicateurs, bénédictins et colombanistes. Le moine de Tiron ne consacrait pas sa vie entière à la pénitence, à la mortification et à la contemplation. Suivant la Règle de saint Benoît, le Tironien avait pour premier devoir de servir Dieu de façon active et de lui rendre gloire par et dans son travail, en parfaite symbiose avec la nature et les éléments. En tant qu'artisan opératif, il était en mesure de répandre la parole de Dieu au monde extérieur sans briser son silence, par des créations artistiques et architecturales qui étaient symboliques de la perfection divine. C'était aussi tout l'esprit, à la fois noble et humble, de la culture celtique qui renaissait avec le moine artisan de Tiron : par le contact direct avec les éléments et par la transformation de la matière brute (bois, pierre et métal), il redonnait vie à des matières sans âme ni message. Un tel travail avec les éléments favorisait la transcendance et la relation personnelle entre l'artisan et le divin; c'était un acte de communion directe avec le Créateur. Cette singulière approche de la vie monastique chez les Bénédictins du XIIe siècle était unique aux Tironiens, et ce fut le choix bien réfléchi de leur fondateur qui, de toute évidence, recherchait l'harmonie dans la combinaison des traditions celtique et romaine, derrière les murs de sa « cité d'hommes libres ». En d'autres mots, les Tironiens, même romanisés, étaient les héritiers spirituels de l'Église culdéenne et des mac an t'saoir, ces francs artisans de tradition irlandaise - une tradition bien plus proche de l'église « libre » des Bretons, Scots et Irlandais que du système féodal de l'Église catholique romaine.

On comprend mieux aujourd'hui qui étaient ces moines artisans de Bretagne qui ont construit l'Abbaye de Kilwinning, le « berceau légendaire » de la Franc maçonnerie écossaise. Ils étaient des magistri, à la fois comme bâtisseurs et instructeurs, qui recrutaient et formaient les meilleurs tirones dans leurs propres collèges monastiques et ce, partout où ils s'établirent, particulièrement Écosse. Bien que la fresque de 1135 soit le seul élément de preuve d'une survivance culdéenne parmi les premiers Tironiens, il est certain que Bernard de Tiron avait renoué avec une tradition mixte, intégrant des éléments du rite celtique à la Règle de saint Benoît. En choisissant de porter la tonsure celtique, il affirmait non seulement son indépendance face à là l'Église de Rome, mais aussi sa mission de constructeur d'une Église post-colombaniste. Par ce puissant symbole, il s'affichait ouvertement, sans besoin de mots, comme le serviteur et messager de Dieu, qui ne prenait d'ordres que du Grand Architecte de l'Univers, l'unique Dieu dont les Tironiens travaillaient silencieusement à transmettre la beauté de la Parole. Étant donné que les moines de Tiron jouissaient d'une liberté beaucoup plus grande en Écosse où ils étaient proches des aînés culdéens, il est bien probable qu'ils aient perpétué cette tradition non romaine au sein de leurs puissantes abbayes et ce, jusqu'au moment de leur expulsion vers 1560. Il nous reste encore à identifier d'autres indices qui nous permettraient de confirmer un lien entre ce que Louis-Albert Mayeux appela l'École du XIIe siècle et l'évolution de la Franc maçonnerie en Écosse.

Notes:

(48). The Annals of Lesmahagow, A narrative of events year by year of written records and pictures dating from 1179AD to 1864AD, par James Lee, Chapter 2: History, chiefly Ecclesiastical, sur http://www.lesmahagow.com/history/annals/

(49). La Cathédrale, J-K. Huysmans (1898), Chaptitre III, http://www.huysmans.org/cath/cath2.htm

(50). The 1911 Edition of The Encyclopedia Love to Know, "Benedictine." LoveToKnow 1911 Online Encyclopedia © 2003, http://48.1911encyclopedia.org/B/BE/BENEDICTINES.htm


© 2005 The Steps of Zion/Life Exploration Institute, AZ (USA) - Version française de The Great Architects of Tiron par F. Bernier, 10 avril 2005, rév. novembre 2007
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Les moines artisans de Tiron - Biographie et références par Francine B.

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Annals of Lesmahagow, A narrative of events year by year of written records and pictures dating from 1179AD to 1864AD, curtesy of James Lee, Chapter 2: History, chiefly Ecclesiastical, published on http://www.lesmahagow.com/history/annals/CH05/05(s05)001.htm

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© 2005 The Steps of Zion/Life Exploration Institute, AZ (USA) - Version française de The Great Architects of Tiron par F. Bernier, 10 avril 2005, rév. novembre 2007
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# Posté le vendredi 01 février 2008 23:44
Modifié le samedi 02 février 2008 11:00