On sait que la signature, depuis le moyen âge, représente d'abord un geste de serment, d'honneur et de religion à exécuter un contrat au bas duquel celui qui s'engage a déposé sa croix (1). Les premières marques sigillaires engageaient la puissance collective et intemporelle. Sceau, signature des Califes, armoiries, donnaient au document et à l'acte une dimension qui dépassait la personnalité, et qui indiquait la continuité liée à la famille ou à la fonction, une sorte de permanence et d'engagement à long terme. Entre les XIIème et XVIIème siècle, les « seigns » portaient des motifs variés, voire des armoiries, des maximes, quelque fois, des initiales pour ceux qui savaient à peu près lire. Néanmoins, chez ces derniers, depuis le XIIIème siècle, l'introduction du nom est de plus en plus fréquente même si le paraphe continue d'être orné et calligraphié. En fait, plus la société s'individualise, plus le graphe remplace les armoiries. Là où le symbole représentait un engagement collectif, on trouve maintenant une obligation individuelle. Cette marque « oblige » de plus en plus celui qui la pose, de même, elle l'identifie de plus en plus et les signes qu'on y adjoint sont un rappel d'appartenance plus qu'un engagement de ce à quoi ils font référence. Une signature ornée d'un signe distinctif engage celui qui signe et non les groupe, la famille ou la société à laquelle il s'affirme appartenir, dans le cas contraire, seul le sceau apparaît.
Pour les sujets qui nous occupent, le fait d'accompagner sa signature de signes de diverses natures est indéniablement une pratique assez connue chez les francsmaçons même s'il semble bien que cette pratique ne soit pas habituelle dans la maçonnerie anglo-saxonne de culture plus ouvertement opérative et d'inspiration protestante. Il y a néanmoins une exception, au grade de la Marque, les Frères apposent leur marque en guise de signature après leur nom, et encore, l'obligation n'en est faite que dans le cadre des tenues de marque, il est donc impossible de généraliser le constat, ni même de pouvoir affirmer que tel ou tel signe proche d'une signature puisse permettre d'affirmer l'appartenance du signataire à la Marque.
Chez les maçons de métiers, un règlement maçonnique fait à Torgau en 1462 par les Maîtres de Magdebourgh, d'Halberstadt et Hildesheim précise que « les maximes symboliques ne servaient pas seulement à exprimer les maximes de l'Art en général, elles étaient encore employées comme signatures par les Maîtres et les ouvriers qui devaient signer de leur marque particulière chaque pièce d'ouvrage afin d'en faire connaître l'auteur ». Ces mêmes signes servaient de clefs à l'explication de l'édifice (2). Ces dispositions semblent donner les marques pour origines de ce qui deviendra un signe distinctif dans la signature des francs-maçons.
Daniel Ligou (3) souligne la pratique fréquente d'un signe formé de deux traits horizontaux encadrant trois ou quatre points. Se référant à Claude-Frédéric Lévy, il décrit cette « marque » particulière en constant sa fréquence depuis le début du XVIIIème siècle ; à Rome, à Venise, à Lyon, en Allemagne, à Amsterdam ; c'est à dire sur une ligne qui remonterait le Rhin depuis l'époque de l'illuminisme. L'auteur du dictionnaire de la franc-maçonnerie précise que ces deux traits ne recoupent pas d'activité professionnelle dans la mesure où un grand nombre de maçons de divers horizons l'utilisent.
Ceci étant dit, il reste possible que son origine provienne d'une marque de bâtisseur. N'oublions pas la fascination qu'exercent les anciens opératifs sur les francs-maçons depuis l'origine de celle-ci.
Lorsque l'on compare les signatures sur les manuscrits, il apparaît que ce signe n'est pas utilisé chez les Rose+Croix, pas plus dans les congrégations jésuites au moment de la contre-réforme et non plus dans les guildes de bâtisseurs. Sur ce dernier point, cela tendrait à prouver que les marques peuvent être une source mais peut-être pas une origine.
On sait que la franc-maçonnerie est devenue très catholique en traversant le « chanel » pour se faire adopter par les français et qu'elle est devenue très chrétienne en s'enfonçant dans les territoires de l'est et du nord-est, de Lyon à la Prusse. Il faut peut être chercher de ce côté l'origine du signe. En effet, la franc-maçonnerie anglaise est notoirement déiste et se rattache, pour l'ensemble de son cursus, à l'ancien testament. Les Catholiques s'appuient, quant à eux sur le Nouveau Testament et cela pourrait donner à cette décoration de signature une signification particulière à rapprocher avec les symboles chrétiens primitifs. Toujours selon Daniel Ligou, les colonnes représentées seraient alors l'expression de l'ancien et du nouveau testament.
Cela se conçoit, surtout si l'on considère que le terme de « seign » qui est la racine de signature, prend sa source dans le grec ancien « sphragis » et ce terme désignait le signe particulier que s'échangeaient les premiers chrétiens en se dessinant un « tav » sur le front. C'est un usage qui était déjà connu des cultes de Mithra et de Dionysos, et qui préexistait au signe de croix comme signe de reconnaissance, comme signature religieuse.
Ce signe frontal (4), peut être à l'origine du signe de croix, mais il est très certainement un signe de reconnaissance attesté par Saint Augustin qui disait que l'on « reconnaissait aisément les chrétiens à leurs vêtements, à leur coiffure et à leur front » se transforma en Tau en passant dans le monde Grec. En effet, le rapprochement de la croix et du tau peut tenir à une ressemblance de forme. Mais cette ressemblance n'est pas très satisfaisante à justifier le geste cruciforme moderne. En effet le tau grec a la forme T, ce qui ne correspond pas au signe marqué sur le front. Les Pères de l'Eglise eux-mêmes ont rappelé que le livre d'Ezéchiel annonce que les membres de la communauté messianique seront marqués au front du signe « tav ». Le souvenir de ce texte était présent dans le milieu juif du temps du Christ. En effet les esséniens, qui prétendaient constituer la communauté eschatologique, portaient au front le signe d'Ezéchiel. Ces différents éléments, quoi que fort éloignés des deux traits qui nous occupent, montrent bien l'origine à la fois religieuse et identitaire de la signature. Saint Jean, à son tour dans l'Apocalypse, déclare que les élus seront marqués au front. On peut en effet y lire que « l'ange empêche les fléaux de détruire le monde jusqu'à ce que nous ayons marqué du sceau de l'agneau le front des serviteurs de Dieu ( VII, 3 ). Or ce sceau « sphragis » qui est le Nom du Père est aussi le signe de Dieu car, en hébreu, le « Tav » qui est la dernière lettre de l'alphabet désigne Dieu. C'est ainsi que certain Kabalistes chrétiens avant l'heure, comme l'auteur de l'épître de Saint Barnabée fait le lien entre le nom de Jésus et la Croix, confirmant ainsi que le Nom du Père est le Fils. Il s'agit d'une interprétation du nombre 318, qui est celui des serviteurs d'Abraham. L'auteur y explique de le Iota qui vaut 10 et le Heta qui vaut 8 peuvent se rejoindre ( I et H ) ce qui donnerait un signe de cette sorte, l'adjonction du Tau de valeur 100 avec celle des colonnes complète alors le signe encore une fois antérieur au chrisme mais, O combien proche de symboles maçonniques connus et dont on retrouve la trace sur le cénotaphe d'un maçon belge mort au XIXème siècle et dont la signature portait les deux traits dont on a déjà parlé.
Prolongeant son étude « par défaut », Daniel Ligou hasarde l'hypothèse que le signe en double traits puisse trouver son origine dans les Hauts Grades de l'Ecossisme. Cette théorie est d'autant plus plausible que la « contre-réforme » chrétienne de la maçonnerie par sa « re-christianisation » passe indubitablement par l'introduction des systèmes de Hauts Grades que l'on nommera « Ecossisme » eu égard à leurs référence constante à l'Ecosse, même si aucun d'eux n'y trouve son origine. Pour Daniel Ligou, il s'agirait ici du grade d'Ecossais Trinitaire, 26ème degré du REAA actuel et particulièrement insistant sur la révélation christique. Ce grade n'est plus pratiqué de nos jours, mais on sait, par les différents tuileurs encore disponibles ( Vuillaume, entre autre ) et le dictionnaire du même Ligou qui en dévoile les arcannes, que le candidat y recevait la Vraie Lumière de Jésus en montant un petit escabeau de trois marches qui le portaient vers le ciel du Christ. A l'exception de cette christianisation parfois un peu caricaturale de la progression initiatique maçonnique, il n'apparaît pas clairement que ces lignes puissent provenir de la cérémonie ou du catéchisme de ce grade. Ce manque de relation nette de cause à effet ne permet pas d'affirmer cette option de liaison avec le Rite Ecossais Ancien et Accepté, même si l'apparition à la fin du XVIIIème siècle de ce type de signature n'est pas incompatible avec l'apparition de ces grades. Cela semble, de toutes manières, beaucoup moins évident que la possibilité d'un lien avec les pratiques anglo-saxonnes qui se seraient implantés en France. Le triple Tau de l'Arche Royale et l'usages des anciennes marques de maçons peuvent s'adapter d'une manière beaucoup plus évidente. Rien n'interdit, en effet, aux francs-maçons français de pratique York d'adjoindre une marque à leur signature.
(1) CF. « De l'origine de la signature et de son emploi au moyen âge » Par Marie Claude Guigue – Paris Dumoulin 1863
(2) Cf. « Le Livre du Compagnonnage » par Agricol Perdiguier dit « Avignonais la Vertu » - Paris – Pagnierre 1845
(3) in « Dictionnaire de la franc-maçonnerie » - Paris - Presses Universitaires de France – PUF – 1987 – entrée « Signature »
(4) Cf. Jean Danielou in « Les symboles chrétiens primitifs » Ed. du Seuil – Paris 1998



