V. La sociabilité démocratique à l'épreuve du Nationalisme... vers l'unification allemande...
Il est intéressant de constater que, quelque 60 ans après la création de sociétés secrètes par les Loges militaires de Prusse afin de concentrer une revendication d'unification de l'Allemagne autour de la Prusse, les Loges du Grand Orient de France s'impliquent, elles aussi dans le combat nationaliste. Toutefois, contrairement à des groupes comme le « Tugenbund(9)» dont les membres avaient reçu des Grandes Loges Mères, l'autorisation de participer aux travaux de façon active et sans qu'il leur soit permis d'avouer une quelconque paternité directe, le Grand Orient de France ne va pas jusqu'à autoriser la création de telles sociétés secrètes et décline officiellement toute responsabilité dans l'action de ses Loges.
Reste a se demander si les mutations qui transformèrent le Grand Orient pouvaient trouver une place au c½ur d'une société germanique dotée de pouvoirs certes disparates mais néanmoins très absolus et rétrogrades, bref, dans un pays ou toute évolution semblait interdite ?
Un peu plus de deux siècles séparent les 350 états du Traité de Westphalie de 1648 et l'Allemagne unifiée par Bismarck en 1871 et, jusqu'au début du XIXème siècle, seule la Prusse pouvait espérer jouer un rôle fédérateur. Mais, sept années d'occupation française, entre 1806 et 1813 devaient révéler la sclérose, voire l'état de décomposition du pays dirigé par Frédéric-Guillaume III, monarque conservateur et indécis. Que s'était-il passé durant ce temps ? Simplement l'éveil d'une nation galvanisée par sa religion luthérienne, facteur de cohésion, par une langue qualifiée d'essence divine, facteur d'unité et, ironie, par les idées de la Révolution française.
En six années, des sociétés secrètes nées, pour la plupart, de la Franc-maçonnerie, appuyées par les loges militaires allaient transformer le pays.
Lorsqu'elles sentirent que la Prusse à nouveau frémissante et exaltée était prête, ces sociétés devaient la précipiter dans la guerre, contre la volonté du roi, au moyen d'une désertion spectaculaire de ses troupes qui lâchèrent au moment opportun les débris de la Grande Armée au retour de Russie. Le soulèvement de la Prusse devait alors embraser toute l'Allemagne, la soulever contre l'Ogre de Corse et hâter la fin de l'Empire napoléonien... une fin qui laissera sa trace sur plus d'un siècle... une fin qui portera en elle les causes et les motifs du couronnement impérial, à Versailles, de Guillaume Ier, Kaiser du Second Reich, comme une revanche de la Prusse occupée... une fin qui semait, sans aucun doute, la graine de plus grandes désespérances...
VI. La franc-maçonnerie prussienne... un Ordre Impérial protégé
Installée très tôt dans le royaume de Prusse, la Franc-maçonnerie devint vite une institution chez les Hohenzollern. Les trois plus anciennes obédiences allemandes que l'on désigne sous le terme générique de Grandes Loges de Vieille Prusse ( altpreussische Grosslogen ), furent fondées au cours du 18ème siècle. Leurs sièges se trouvaient à Berlin.
A l'époque du manifeste porté par la Loge « Henry IV », c'est à dire 1870, la maçonnerie Allemande offre son plus fort taux de recrutement comme le montre en exemple le tableau récapitulatif à l'Orient de Königsberg.
Ainsi, sans expliquer tout à fait les réticences du GODF à approuver la motion présentée par la Loge « Henry IV », on peut comprendre la prudence affichée à se montrer comme parangon de vertu maçonnique en s'investissant dans le conflit. Les réticences à s'engager face à un Ordre aussi puissant montrent aussi les limites de la fragile unité maçonnique de cette époque. Tous nés de la vieille Angleterre ne songeaient qu'à l'indépendance... En effet, bien qu'elles aient été nombreuses et importantes, les premières véritables Loges spéculatives furent, en Allemagne comme partout en Europe, d'origine britannique et non, comme on pourrait le croire, issues des Guildes.
Un an après la création de la première Loge parisienne, c'est probablement à Hambourg, en 1737, que fut fondée la première Loge spéculative allemande. Elle prit en 1741 le nom d' « Absalon ». C'est une délégation de cette Loge qui initia, le 14 Août 1738, à Brunswick, le futur roi de Prusse, Frédéric II, lequel initiera son frère Guillaume. Sous son règne, la Franc-maçonnerie connaîtra en Allemagne un succès considérable.
Les Loges se réuniront bientôt en plusieurs obédiences, principalement du fait du morcellement de l'Allemagne de l'époque, mais également à cause de questions de rites et de religions.
Citons ainsi les 3 Grandes Loges dites « de Vieille Prusse », qui n'initiaient que des chrétiens, bien qu'elles admettaient comme visiteurs des Francs-maçons d'autres confessions :
La Mère Loge Aux Trois Globes ( Grosse National-Mutterloge « zu den drei Weltkugel » ) descendait d'une loge créée avec l'assentiment de Frédéric II, le 20 juin 1740, qui se constitua en Grande Loge(10) le 24 juin 1744. « Frédéric le Grand », roi de 1740 à sa mort en 1786. avait été initié deux ans auparavant, dans la nuit du 14 au 15 août 1738 à Brunswick.
Par lettres patentes du 16 juillet 1774, il autorisait expressément l'Ordre en Prusse et s'en déclarait le « protecteur ».
La Grande Loge Nationale ( Grosse Landesloge ) fut constituée par un ancien membre de la Stricte Observance, Zinnendorf, qui après une tentative infructueuse d'entrer en contact avec la première Grande Loge d'Angleterre en 1763, se tourna vers la Suède et fonda une Grande Loge en 1770.
La Grande Loge Royal York de l'Amitié est issue de la loge Aux trois Colombes affiliée à la « Loge Aux Trois Globes ». Cette loge prit l'année suivante le nouveau nom de « L'Amitié aux trois Colombes », puis celui de « Royal York de l'Amitié » ( zur Freundschaft ) après qu'elle ait initié le prince Edouard Auguste, frère du roi d'Angleterre Georges III, le 27 juillet 1765. C'est à la suite d'une scission intervenue en son sein, en juin 1798, qu'elle devint la Grande Loge de Prusse, laquelle, en 1845, ajouta à son nom « Royal York de l'Amitié » ( Grosse Loge von Preussen, genannt Royal York zur Freundschaft ).
Henri et Ferdinand, les autres frères de Frédéric II furent également initiés, tout comme son neveu et héritier Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse de 1786 à 1797. Après lui, son fils Frédéric-Guillaume III qui accepta, dés le début de son règne, que son nom fut utilisé á titre de « protecteur » ou de « patron » de la franc-maçonnerie prussienne. Pour ce qui nous concerne ici, on notera simplement que son fils Frédéric-Guillaume IV (1795-1861) fut également initié et qu'il initia lui même son autre fils, Guillaume Ier, roi de Prusse de 1861 á 1888.
On aura noté les liens important qui unissaient la dynastie des Hohenzollern à la franc-maçonnerie, liens qui furent notamment confirmés le 20 octobre 1798 par un édit du roi Frédéric-Guillaume III qui, dans le prolongement de Frédéric le Grand, accordait une position privilégiée aux trois Grandes Loges de la Vieille Prusse.
Cette protection royale des loges maçonniques de Prusse constitue une première particularité de la maçonnerie allemande de cette époque d'où en découle une seconde : le pourcentage considérable de nobles qui les composaient dès l'origine et qui s'initièrent les uns et les autres, de père en fils, jusqu'à l'avènement du nazisme en 1933. On comprend bien, dès lors, la réaction face à ces « manants » de France qui se permettaient d'interpeller le Kaiser...
En 1806 nombre de Frères succèdent ainsi sur les colonnes à leurs pères et grands-pères. Cela donnait à la Franc-maçonnerie des racines profondes et traditionnellement conservatrices et liait de manière forte les familles régnantes à la vie quotidienne. De même, cela structurait l'appareil gouvernemental en confirmant son organisation hiérarchique. A partir de 1807, des Prussiens de la petite et de la grande bourgeoisie demandèrent de plus en plus leur admission dans les loges, cela accroissaient de ce fait par la diversité de leurs apports et la richesse des travaux effectués dans les ateliers. Tout aussi bien, cela permettait d'accéléraient l'évolution et d'ancrer les idées d'union nationale dans la société. Loin d'orienter celle-ci vers une remise en cause générale de l'ordre établi ou du pouvoir d'Etat, ce nouveau recrutement renforçait le sentiment patriotique fortement imprégné d'un esprit de revanche au souvenir de l'occupation française des années de la Grande Armée(11) . Ce souvenir qui restera présent de génération en génération jusqu'à la seconde guerre mondiale.
VII. La franc-maçonnerie continentale et l'entretien du conservatisme
Bien entendu, et pour les raisons indiquées dans l'article de Pierre Chevalier, la motion demandant le jugement de celui qui allait devenir le Kaiser Guillaume Premier ne sera pas suivie d'effet, sinon celui de fédérer la maçonnerie française sur un registre nouveau : celui de la politique. Néanmoins, sur le plan de la politique intérieure, la défaite française ouvre deux années de tergiversations durant lesquelles l'espoir d'une restauration, finalement déçu à cause du ralliement du Frère Adolphe Thiers à la République, agite les milieux conservateurs encore très puissants.
Le contentieux avec l'Allemagne à propos des territoires perdus de l'Alsace et de la Lorraine sera le ferment de la fièvre nationale. Illustrant son propos comme il l'aurait fait d'une question à l'étude des Loges, le Frère Léon Gambetta offrait sur ce point une approche modérée : « Pensez-y, n'en parlez pas ». Mais, selon le mot de Charles Maurras, « Revanche, reine de la France », il y a aussi un idéal belliqueux, vengeur qui, dès 1871-1872, stimule une droite nationaliste et xénophobe sans cesse renforcée jusqu'au début du XXe siècle.
Toutefois, la majorité des Français n'abonde pas dans ce sens, du moins jusqu'à l'évidence de la revanche à prendre, en 1914. Alors, la marque durable que la défaite de 1870-1871 a imprimée dans la mémoire d'au moins deux générations rejaillit au premier plan.
Notes et Références
(1). Cf. Ran Halevi in « Les Loges maçonniques dans la France d'ancien Régime. Aux origines de la sociabilité démocratique », ed. Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales ( Editions de l'EHESS ) Paris - 12 avril 1995.
(2). Initié le 5 août 1789 dans la loge "Union des Coeurs" à Genève.
(3). Revendications politiques et théologiques tendant à accentuer les droits du Saint-Siège sur la société civile et les prérogatives papales dans l'église. Le vote de l'infaillibilité pontificale en matière de dogme au premier Concile du Vatican avec, notamment, en 1864, la publication de l'encyclique « Quanta cura » par le pape Pie IX, accompagnée d'un catalogue célèbre des erreurs modernes énumérées par le pape ; cela se présente sous la forme de propositions qui sont condamnées, dont la dernière résume toutes les autres, à savoir celle selon laquelle l'Eglise devrait se réconcilier avec le monde moderne : c'est la condamnation de tout ce qu'il y a de nouveau dans la pensée du XIXe siècle, issue de la Révolution française, mais aussi des Lumières. Il faut donc choisir entre le catholicisme et les idéaux de la société moderne.
(4). On se reportera avec intérêt aux romanciers de l'époque, Eugène Sue, Balzac, Zola, Hugo... le romantisme a fait place au réalisme...
(5). James J. Frazer nommait ce qu'il considérait comme une obligation civilisatoire « Les devoir de la société envers les sauvages ».
(6). La théorie appelée « Darwinisme Sociale » qui verra le jour à la fin du siècle, démontre la supériorité de l'Homme blanc en expliquant qu'il représente le maillon ultime de l'évolution humaine. Implicitement présente durant la construction des empires coloniaux et allant jusqu'au doute même que les seuls êtres véritablement humains sont les blancs, le « darwinisme social » s'est vu officiellement théorisé en France par la S½ur Clémence Royer. A amie intime de Maria Deraisme, éminente figure du féminisme et membre d'une Loge de la Fédération Internationale Mixte du Droit Humain sise dans le troisième arrondissement de Paris. Elle théorise la hiérarchie des races, la hiérarchie sociale particulièrement dans la « préface » de sa traduction de la « Théorie de l'évolution des espèces » de Darwin. On notera au passage que cette préface n'est plus, aujourd'hui éditée. En 1870, elle publie la généalogie des hommes et l'origine des hommes et des sociétés dans laquelle elle oppose "la révélation rationnelle résultant des progrès de la science" à la religion, "religion, voile obscur de tous les obscurantismes". , pour la première fois en 1865. Les thèses de Darwin, telles qu'elle les a interprétées, sont reprises dans origine de l'homme et des sociétés paru en 1870, et appliquées à la société représente un moment de la pensée anthropologique. Témoignage d'une anthropologue caricaturalement de son temps, il rappelle la nocivité intrinsèque du projet positiviste.
(7). L'Ultranationalisme revanchard des années 1920 et porté par l'argent des Grandes familles bourgeoises tout autant que par une élite intellectuelle de droite nationale ( Barrès, Léon Daudet ) conduira, malgré l'opposition des alliés de la France, à l'invasion de la Ruhr en 1920 et aux refus systématiques de permettre à la République de Weimar ( idéologiquement sociale démocrate à l'opposé des courants conservateurs ) d'offrir à l'Allemagne une alternative viable à l'Empire. Cela ouvrira les portes du pouvoir au National Socialisme en 1934 sur des bases populistes, faussement sociales mais dont les clameurs d'unité nationale trouvaient écho aussi bien dans la population que dans la franc-maçonnerie.
(8). Il s'agit, en fait, de l'Obédience qui donnera naissance à la Grande Loge de France, rien à voir avec l'actuelle GLNF qui s'est constituée en 1913 à partir de la loge « Le Centre des Amis » du Grand Orient de France grâce à l'appui du Grand Prieuré d'Helvétie.
(9). « Ligue de Vertu », société secrète créée en 1809 en vue de fomenter la résistance à l'envahisseur français et dont l'un des objectifs était la reconstruction d'une grande Allemagne.
(10). Les Loges Prussiennes sont souvent présentées comme Grandes Loges ou Loges Mères du fait que les unes donnèrent naissance aux autres en conservant leur nom. Cette appellation se trouve souvent remplacée par celle d'Obédience, chacune de ces trois Loges ayant donné naissance à de nombreuses ramifications. Ainsi, la Grande Loge Mère nationale « Aux trois globes », issue de la loge berlinoise portant elle-même le titre distinctif « Aux trois globes », fondée en 1740, comprenait 23 loges d'Orient, 95 loges écossaises, 184 loges johanniques, 61 cercles, rassemblant au total 20 000 membres ; la Grande Loge des francs-maçons d'Allemagne, née de la « Grosse Landesloge », ordre chrétien fondé á Berlin en-1770, comprenait quatre grandes loges provinciales, 19 chapelles, 50 loges de Saint André, 78 loges johanniques et 59 cercles rassemblant au total 22 000 membres ; La Grande Loge de Prusse dénommée « Grande Loge Royal York de l'Amitié », fondée á Berlin en 1798 comprenait une Grande Loge provinciale, 23 loges d'Orient, 110 loges johanniques, 17 cercles soit un rassemblement total de 12 000 membres. On notera aussi que ces trois Grandes Loges étaient toutes liées régulièrement à la maçonnerie européenne. De même, il est à souligner que la franc-maçonnerie, installée dans d'autres Etats de ce qui deviendra l'Allemagne n'avaient pas l'importance des Loges prussiennes bien établies et protégées par un pouvoir puissant dans un royaume bien structuré. En effet, à la fin du 18e siècle, ces trois Grandes Loges étaient loin de réunir la totalité de la Franc- Maçonnerie allemande. Celle-ci ne comptait pas seulement une demi douzaine de Grandes Loges Provinciales, fondées entre 1730 et 1767 sous l'égide de la première Grande Loge d'Angleterre. L'Allemagne comprenait aussi, et surtout l'Ordre de la Stricte Observance, conçu et organisé avec une grande discrétion à partir de 1751 par le baron von Hund. Sa croissance interrompue entre 1756-1763 prendra alors un essor extraordinaire. La Stricte Observance disparaîtra avec la mort de son fondateur en 1776 et les décisions adoptées au convent de Wilhelmsbad de 1782. A de rares exceptions près, tout ce que l'Allemagne aura compté de Maçons importants ou titrés au cours de la seconde moitié du 18 siècle aura été en contact, à un moment ou à un autre, avec cet Ordre, mais ceci est une autre histoire...
(11). Cf. sur ce point « Franc-maçonnerie et Sociétés Secrètes contre Napoléon » - Op. Cit.